On a rencontré la pionnière de l’upcycling, Freaky Debbie

Reine du réemploi et fondatrice de Rework Paris, Déborah Amaral, alias Freaky Debbie, s’apprête à sortir son premier Art Book, « DESTROY TO REBUILD ». L’occasion pour nous de revenir sur plus de quinze ans de création.

Crédit photo : Courtesy of Freaky Debbie

Diplômée d’ESMOD Paris, Freaky Debbie débute sa carrière chez Andrea Crews, un label créatif parisien fondé par Maroussia Rebecq en 2002 spécialisée dans l’upcycling. En 2010, elle fonde sa première marque, Pantheone, aux côtés d’Aurélie Leyre. Inspirées par le streetwear, les créatrices se démarquent notamment pour leur réemploi des casquettes, qui, sous leurs mains, deviennent des robes haute-couture.

L‘aventure s’arrête en 2017, année où Freaky Debbie se lance en freelance. Elle multiplie alors les projets, que ça soit pour Nike ou Lacoste. Puis, arrive la pandémie et avec elle, un élan créatif. Elle lance alors une nouvelle marque : REWORK. L’objectif ? Créer des pièces uniques et haut de gamme à partir de vêtements déjà existant, toujours avec ce goût prononcé pour le streetwear. Quinze ans plus tard, l’heure du bilan a sonné.

Crédit photo : Dashbook

ANCRÉ : Tu fais partie des personnalités qui ont contribué à faire de l’upcycling un véritable terrain d’expression créative. Avec le recul, comment as-tu vu évoluer le regard sur cette pratique, et comment fais-tu pour continuer à te démarquer dans un univers qui s’est largement démocratisé ?

Freaky Debbie : À mon sens, je viens avant tout de la culture du rework, bien avant que le terme upcycling ne se démocratise. À mes débuts, découper des vêtements ou détourner des pièces iconiques était presque perçu comme un sacrilège. Aujourd’hui, ces pratiques sont beaucoup plus reconnues et j’ai adoré voir l’upcycling et le reworking se démocratisés.

Mais ce qui me différencie, c’est que je ne fais pas vraiment de l’upcycling, enfin si avec Rework Paris. Mais quand je fais des pièces coutures pour Lacoste ou le PSG le sujet n’est pas de l’upcycling, c’est du reworking. En général, les produits qu’ils me donnent pour ces pièces sont neuves. Et le but c’est de donner une autre image hyper créative à leur produit à travers une pièce sculpturale destinées à l’exposition. Mon intention première n’est pas forcément de recycler un vêtement, mais de jouer avec ses codes, de les casser et de transformer la perception qu’on peut avoir d’un vêtement ou d’un accessoire issu du sport, du streetwear ou du luxe.

Crédit photo : Dashbook

ANCRÉ : Ton livre s’intitule Destroy to Rebuild. Qu’est-ce que ce titre raconte de ta démarche artistique, mais aussi de ta façon de voir la mode, la création et la transformation ? Que trouverons-nous dedans ?

Freaky Debbie : Il a fallu que je fasse ce livre pour m’en rendre compte ! Destroy to Rebuild, c’est finalement le fil conducteur de tout mon parcours. Depuis quinze ans, je déconstruis pour reconstruire, sans forcément avoir réalisé à quel point cette démarche était devenue ma signature. Ce livre m’a permis de prendre du recul, de regarder tout ce que j’avais créé et de prendre conscience qu’au-delà des projets et des collaborations, il y avait une véritable obsession créative dans mon travail. J’aime prendre des pièces populaires, parfois très codifiées, les sortir de leur contexte et les amener là où on ne les attend pas. Transformer une casquette en robe couture, une sneaker en corset, un maillot de foot en déesse… C’est cette confrontation entre les univers qui m’intéresse. Déconstruire les codes pour leur donner une nouvelle lecture.

À travers une sélection de mes projets les plus emblématiques, le livre retrace quinze ans de créations, d’expérimentations autour du reworking et de l’upcycling, de collaborations avec des marques iconiques comme Lacoste, New Era, NBA, Nike, K-Way ou encore le Paris Saint-Germain. La photo et les editos y occupent une place essentielle, parce que pour moi, une création ne s’arrête pas à l’objet lui-même. Sans une belle photo avec une mise en scène pertinente et une équipe créative talentueuse, la pièce n’existe pas vraiment. C’est l’ensemble de ces éléments qui donne vie à une pièce et raconte l’histoire de chaque création.

Crédit photo : Dashbook

ANCRÉ : Dans ton travail, tu déconstruis des pièces existantes pour leur donner une nouvelle identité. Comment sais-tu qu’un vêtement mérite d’être transformé, et jusqu’où es-tu prête à aller pour le réinventer ?

Freaky Debbie : Je n’ai pas la prétention de décider si un vêtement mérite ou non d’être réinventé.  À la base, je voulais simplement casser les codes et féminiser le streetwear avec mes robes en casquettes ! Puis, au fil du temps, ce sont les marques elles-mêmes qui sont venues me proposer de retravailler leurs produits iconiques.

Mon processus créatif est assez instinctif. Parfois, je visualise immédiatement ce qu’une pièce pourrait devenir en la dessinant. D’autres fois, j’ai besoin de la déconstruire, de comprendre comment elle est fabriquée, comment les matières réagissent et ce qu’elles peuvent offrir comme possibilités. Mais même lorsque je déconstruis entièrement un objet, j’aime qu’on puisse encore reconnaître ses codes et son identité. J’essaie toujours de respecter ce que je travaille. C’est un peu comme un cuisinier qui sélectionne de bons produits : il peut les découper, les transformer, les associer autrement, mais son objectif reste de les sublimer.

ANCRÉ : Ton univers est très graphique, nourri par le streetwear, la culture populaire et des références fortes. Qu’est-ce qui nourrit ton imaginaire aujourd’hui, et quelles influences te surprennent encore dans ton processus créatif ?

Freaky Debbie : Il suffit qu’on me propose un projet avec quelque chose à déconstruire pour que les idées fusent ! Je commence immédiatement à imaginer toutes les façons possibles de le transformer, de le découper, de le reconstruire. Ce qui est intéressant, et que j’ai aussi réalisé en construisant ce livre, c’est que chaque période de ma vie a été marquée par des influences différentes. Mon obsession pour les casquettes et les super-héroïnes ou  la mythologie, puis la culture sneaker et la TN, l’univers du sport, le patchwork… et aujourd’hui le plissé. Finalement, les inspirations changent, les techniques évoluent, mais mon envie de départ reste toujours la même : changer le regard qu’on porte sur un style, un vêtement ou un objet.

Crédit photo : Dashbook

ANCRÉ : Avec le projet Married to the Game, tu t’attaques aux symboles du Paris Saint-Germain en les réinterprétant à travers des pièces sculpturales et des créations ornées de strass. Qu’est-ce qui t’intéresse dans le détournement des codes du football, et comment fais-tu dialoguer sport, mode et art ?

Freaky Debbie : Je ne suis pas forcément une grande sportive, mais j’adore les codes du sport et les détourner est l’un de mes jeux préférés ! J’aime le PSG, et même si je vis à Nice depuis trois ans, je me sentirai toujours Parisienne. Je suis donc forcément attachée à ce club qui incarne Paris, son énergie et toute une culture qui dépasse largement le football. Quand j’ai été contactée pour célébrer la deuxième étoile du club en créant une pièce, j’ai immédiatement imaginé « Goddess of Victory », une déesse contemporaine créée à partir des maillots du club. Entre les victoires du club et Nike, en référence à Niké, la déesse grecque de la victoire, tout faisait sens ! Le bomber aux tours Eiffel plissées et le ballon recouvert de strass sont venus compléter la série.

J’aime faire dialoguer ces univers : le sport m’apporte les matières, les équipements,  les symboles et l’émotion, la mode ; ses techniques de confection et d’embellissement, ses silhouettes , et l’art la liberté de tout réinterpréter pour raconter une autre histoire. Lorsqu’on a shooté les pièces au Parc des Princes, le shoot a pris une dimension romantique, autour de l’amour du jeu et des codes du mariage. Une nouvelle lecture qui a donné naissance à Married to the Game, le dernier chapitre du livre.

Crédit photo : Dashbook

ANCRÉ : Avec ce premier livre, tu fais entrer ton travail dans un nouvel espace, entre objet éditorial, photographie et démarche artistique. Qu’avais-tu envie de montrer ici que tu n’avais pas encore pu exprimer à travers tes vêtements ?

Freaky Debbie : Je n’avais jamais pensé à faire un livre avant qu’on me le propose ! Et quand Dashbook m’a contactée, ça m’a finalement semblé comme une évidence. J’ai maintenant atteint la quarantaine et forcément, c’est un âge où l’on commence à faire des bilans (rires). J’ai passé quinze ans à découper, déconstruire et réinventer des vêtements et des objets. Aujourd’hui, je sens que j’ai aussi envie d’explorer d’autres techniques, d’autres façons de créer. Alors rassembler toutes ces années de création dans un livre, laisser une trace de ce parcours, ça représente énormément pour moi. Et puis il y a quelque chose de très fort dans le fait de créer un objet physique, qui restera, bien au-delà d’un post éphémère sur les réseaux sociaux. Ce livre, c’est avant tout la preuve, pour moi, que ma vision créative a peut-être apporté quelque chose à la mode, qu’elle a trouvé sa place et qu’elle est aujourd’hui reconnue.

ANCRÉ : Si Destroy to Rebuild marque une étape dans ton parcours, qu’est-ce que tu as envie de déconstruire ou de reconstruire ensuite, dans ta pratique comme dans ta vision de la mode ?

Freaky Debbie : J’ai l’impression d’être en pleine évolution, peut-être même d’être arrivée au bout du processus créatif que représente Destroy to Rebuild. Ce n’est pas que je souhaite arrêter le reworking, mais je ressens le besoin d’explorer de nouvelles voies, de nouvelles techniques. Depuis quelque temps, je n’ai plus vraiment envie de créer pour Rework Paris. Je n’ai plus envie de découper des écharpes Dior ou Gucci pour en faire des bombers. J’ai envie de monochrome, de travailler les textures, d’explorer des techniques textiles comme le plissé, qui m’ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives.

Peut-être même que j’irai au-delà du vêtement, vers le design d’objet ou d’installations artistiques, mais toujours avec cette envie de transformer l’existant. En tout cas, je sens qu’il y aura un avant et un après ce livre dans mon parcours créatif. J’ai besoin de me renouveler, de me surprendre à nouveau… De me « reworker » moi-même, finalement ! (rires).

15 octobre 2026

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