Les Millennials veulent en finir avec le stéréotype de la « vieille fille »

Alors que la peur de rester célibataire passé 30 ans a longtemps rythmé la vie des femmes, aujourd’hui, le statut de Catherinette s’assume. Mieux : il se revendique. 

Crédit photo : Une Nounou d’Enfer

En octobre dernier, un article du British Vogue faisait débat. Intitulé “Est-ce embarrassant d’avoir un petit ami aujourd’hui ?”, il mettait en lumière un phénomène changeant : autrefois source de gêne, le célibat serait désormais le statut le plus cool qu’il soit. “Être en couple n’affirme plus la féminité ; ce n’est plus considéré comme un accomplissement et, au contraire, se déclarer célibataire est devenu un signe d’affirmation de soi,” assure la journaliste Chanté Joseph. À l’heure où nos identités sont toujours plus politiques, la question des rôles dans la société influence logiquement nos relations. Plus sélectives, plus ambitieuses, mieux entourées… Les femmes aujourd’hui préfèrent être seules que mal accompagnées. “Alors qu’être célibataire était autrefois perçu comme une mise en garde (on finirait vieille fille entourée de chats), c’est aujourd’hui un statut désirable et convoité, un clou de plus dans le cercueil d’un conte de fées hétérosexuel séculaire qui, de toute façon, n’a jamais vraiment profité aux femmes,” poursuit l’auteure de l’article viral. La vieille fille a de beaux jours devant elle. 

Les quatre New-Yorkaises de Sex and The City. Crédit : HBO

L’origine de la vieille fille

Longtemps, le but d’une femme, aux yeux de la société, était de se marier. Et vite, si possible. Créé par Balzac dans sa Comédie humaine, l’archétype de la “vieille fille” se place en opposition à cette injonction. Et est donc stigmatisé, si ce n’est diabolisé. Dans Les Célibataires : Le Curé de Tours, il écrit ainsi : “En restant fille, une créature du sexe féminin n’est plus qu’un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet arrêt implacable est malheureusement trop juste pour que les vieilles filles en ignorent les motifs.” Car une femme ne le deviendrait qu’aux côtés d’un homme. Et devrait donc tout mettre en œuvre pour lui plaire.

Si une femme reste seule, dans l’imaginaire de Balzac et de tous ces descendants (coucou les mascu’), ce n’est jamais par choix. Du moins, pas le sien. Cela serait lié à son apparence, à son manque de sourire, de désir, de douceur, de sociabilité… “C’est la pauvre fille ratée, incomplète, égoïste, défectueuse. Pour peu qu’elle soit mère, c’est la mère isolée, abandonnée, c’est la femme seule, l’épouse sèche et mal baisée. C’est vraiment l’enfer total,” résume l’autrice Noémie de Lattre au micro de RTL. 

« Lise, il est temps que tu apprennes la vérité au sujet des hommes ». – Patti et Selma Bouvier. Crédit photo : Fox

L’émancipation qui change la donne

Mais pour qui ? Des hommes qui, aujourd’hui, sont considérés comme de plus en plus déceptifs par les femmes, moins dépendantes (que ce soit financièrement ou en termes de statut), et donc beaucoup plus sélectives. Il n’y a qu’à regarder les chiffres : selon l’INSEE, la proportion de moins de 30 ans vivant en couple a diminué de 15 points entre 1990 et 2020, passant de 70% à 55%. En cause ? Le contexte économique, l’entrée de plus en plus tardive dans le monde du travail, le coût croissant du logement mais aussi l’émancipation des femmes qui se mettent aujourd’hui en couple par choix. Plus par obligation. Et ça, ça change la donne pour Kimberly Martinez Phillips, docteure en philosophie et chercheuse invitée au Centre de recherche féministe de l’Université York, qui détaille au Cosmopolitan : “L’augmentation du nombre de femmes célibataires s’explique par une plus grande indépendance et des libertés accrues, fruits du féminisme. Les femmes perçoivent donc le célibat comme un choix légitime, en opposition au mariage, et non plus comme un défaut de caractère.” Une étude de l’INED constate ainsi que, plus les femmes sont diplômées (et elles le sont de plus en plus), plus elles préfèrent rester célibataires plutôt que de s’engager dans une relation ne correspondant pas à leurs attentes. Un rapport du Pew Research Center a révélé que seulement 34 % des femmes célibataires aux États-Unis recherchent activement une relation amoureuse et que près de la moitié des Américaines estiment que le mariage n’est pas indispensable à une vie épanouie. “Comme les femmes modernes n’ont plus besoin de maris pour atteindre un certain statut, elles se réapproprient et idéalisent leur célibat, l’utilisant comme une opportunité de faire, de dire et d’être tout ce qu’elles veulent, insiste Maria Cassano, journaliste pour Médium, Ces femmes intéressantes, indépendantes et épanouies sont actuellement les reines des réseaux sociaux.” Fini la honte : aujourd’hui le chapeau coloré de Catherinette se porte avec fierté. 

Cette émancipation infuse également dans les modèles familiaux, qui changent à mesure que la société évolue. La pression pour se mettre en couple afin d’avoir un enfant semble avoir diminué avec la possibilité de congeler ses ovocytes, entrée en vigueur en France en 2021 avec la promulgation de la loi bioéthique. D’ailleurs, si l’argument principal concernait le travail et le fait de laisser plus de temps aux femmes de s’accomplir dans leur carrière sans avoir à l’interrompre pour donner la vie, d’après une étude publiée dans la revue EurekAlert, le travail serait loin d’être la raison principale à la prise d’une telle décision. « La majorité des femmes volontaires avaient déjà atteint leur objectif de carrière au moment de congeler leurs ovocytes. Mais le problème réside dans le fait que passé 30 ans, beaucoup de femmes ne trouvent pas le partenaire avec qui elles souhaitent avoir des enfants, » explique le Dr Pasquale Patrizio, spécialiste de la fertilité et co-auteur de l’étude. Et pour cause : 86% des femmes interrogées ayant congelées leurs ovocytes n’avaient pas de partenaires au moment de la cryoconservation. « Quand je rencontre des hommes, je n’ai pas envie de chercher un géniteur, résume Mathilde, interrogée dans le cadre du documentaire « Les oeufs dans le congélo », J’ai envie de trouver un partenaire, avec qui c’est fluide, et advienne que pourra. Je ne vais pas à chaque rencontre me dire « il faut que ça match parce qu’il faut que ça soit lui le père de mes enfants ». » Le problème ? De moins en moins d’hommes célibataires semblent correspondre aux critères, naturellement plus élevés, des femmes, plus diplômées, instruites, indépendantes financièrement, politisées, qu’il y a 30 ans. « Bien sûr, il y a des hommes formidables, mariés à nos meilleures amies ou fiers de leur identité, s’amuse la chercheuse à la London Women’s Clinic Zeynep Gurtin, dans une tribune rédigée pour The Guardian, Certains, avec qui nous serions prêtes à nous engager, préfèrent papillonner avec les filles qu’on babysittait autrefois. Mais la vérité, c’est que, face à la réussite scolaire et professionnelle croissante des femmes, elles sont désormais plus nombreuses que les hommes aux qualifications similaires et devront revoir leurs attentes, opter pour l’éducation monoparentale, choisir de ne pas avoir d’enfants, ou se résoudre à une relation sans avenir. » Plus question de se contenter de la médiocrité sous prétexte d’une horloge biologique. Un autre mythe qui tend, lui aussi, à s’effondrer. En effet, au-delà même de la question de la cryoconservation, l’idée que la fertilité s’arrêterait après 35 ans commence (heureusement) à s’essouffler. D’ailleurs, un récent rapport du CDC a montré que le nombre de naissances chez les femmes de plus de 40 ans est en hausse, tandis qu’il continue de baisser chez les moins de 30 ans. Car derrière la notion de « vieille fille » se cache aussi cette idée de péremption hormonale, comme si on était condamnées à vivre au banc de la société si l’on a pas d’enfant après 40 ans.

De la “Cat lady” à la “Hot single life”

Et quand bien même ce choix serait fait, serait-ce une raison pour classer les femmes célibataire sans enfant en bas de l’échelle sociale ? Rappelez vous. En septembre 2024, Taylor Swift affichait son soutien à Kamala Harris sur Instagram, en posant avec son chat et en signant son post d’un énigmatique “Childless cat lady” (ndlr : “femme à chat sans enfant”, l’équivalent en anglais de la “vieille fille”). Une référence à une vidéo de 2021 où J. D. Vance, colistier de Donald Trump, déclarait sur Fox News que les Etats-Unis seraient dirigés par “des femmes à chat sans enfant malheureuses” si Kamala Harris (qui n’a elle-même pas d’enfants) remportait les élections. Une façon pour le Républicain de discréditer son adversaire, en faisant appel à un vieux biais sexiste. “Aux yeux des hommes de pouvoir, une femme sans enfant apparaît comme une femme suspecte, notamment parce que cela veut dire qu’elle n’est pas astreinte à une disponibilité : ni pour ses enfants, car elle n’en a pas, ni pour un homme, car a priori elle est célibataire”, explique la sociologue Charlotte Debest au Monde. Avec J.D Vance, le sous-texte est clair : comment faire confiance à une femme “incapable” de remplir son rôle pour s’occuper d’un pays tout entier ? Mais cela révèle également une part d’insécurité : “Un certain nombre d’hommes qui ont certainement fondé une partie de leur pouvoir sur l’inégale répartition des rôles dans la société peuvent y voir une menace pour leur domination,” poursuit la sociologue. Moquée, dénigrée, ridiculisée, la femme célibataire est en réalité une redoutable féministe qui prouve aux hommes qu’un accomplissement est possible sans eux. “La “vieille fille aux chats” est, par définition, célibataire. Ses besoins et ses habitudes ne sont pas dictés par un mari et des enfants. Elle est libre de ses choix et de ses actes, ce qui lui permet de s’engager politiquement,” raconte Sarah Jones dans le New York Magazine. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le chat est devenu l’emblème officieux des suffragettes dans leurs campagnes pour le droit de vote des femmes. 

Mais comme il existe des millions de femmes célibataires, il existe des millions de façon de l’être. Chat ou pas chat. Sur TikTok, le hashtag #HotSingleLife, qui cumule des millions de vues, livre un autre récit : être célibataire ne veut pas dire être aigrie et recluse. Cela peut aussi symboliser une vie sans contraintes liée au couple. “Dans un monde post MeToo, il y a une vraie tendance à revendiquer son indépendance, analyse la journaliste Constance Villanova, Des figures comme Emma Watson, qui a déclaré être « self-partnered », ont montré qu’on pouvait être une femme puissante et épanouie sans forcément être en couple.” Même dans le cinéma, la vie de célibataire est romantisée et les héroïnes de comédies romantiques sont de moins en moins définies par leur vie de couple, mais aussi par leurs relations amicales, avec elle-même, leur profession ou leurs ambitions.

@taylamell

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♬ NOBODY'S GIRL – Tate McRae

Une autre représentation

Finie l’image balzacienne de la “vieille fille” laide et déprimante. Sur TikTok, une trend débunkait d’ailleurs les clichés : des femmes à l’air aussi juvénile qu’affirmé se filmaient avec la légende : “voilà à quoi ça ressemble d’avoir 30/40 ans”. Femmes d’affaires à succès, physique de rêve, mère ou non, célibataires ou accompagnées… La femme millénial revêt mille visages, tous aussi séduisants les uns que les autres. Ayant grandit avec Internet, elle s’affranchit de l’image caricaturale de la célibataire endurcie du cinéma pour créer sa propre narration, sa propre version d’une femme de 30 ou 40 ans. « Pour les générations précédentes, la quarantaine était souvent synonyme de crise de la quarantaine ou de remarques désobligeantes sur la fin de la vie, notamment au cinéma et à la télévision, rappelle Kathie Berhon, journaliste pour ELLE US, Dans Sex and the City , Miranda Hobbes déplorait ses 43 ans, qu’elle qualifiait d’âge effrayant. Dans 40 ans : Mode d’emploi, Leslie Mann et Paul Rudd, de la génération X, sont dans une impasse dans leur vie et leur mariage. Mais aujourd’hui, alors que les millennials atteignent ce cap, ils prouvent que cette génération est peut-être la première à dépasser les stéréotypes liés au vieillissement. »

Peu à peu une idée, une idée s’installe alors : et si le célibat n’était plus une salle d’attente avant l’amour, mais bien un état permanent que l’on embrasse ? “Il est vrai que les couples reçoivent beaucoup d’attention, de cadeaux, de respect et même d’importance dans les séries et les films. Tout semble tourner autour d’eux ou de ceux qui veulent être en couple, explique la chercheuse Bella De Paulo à la BBC, Mais cela est en train de changer car de plus en plus de personnes dans le monde décident de rester célibataires. En devenant de plus en plus nombreuses, nous pouvons transformer l’image de ce que signifie être célibataire. Et nous nous sentirons tous mieux. Vous pourriez même être fières de l’être.”

Le film « Célibataire mode d’emploi ». Crédit photo : Warner Bross

Si on sort, ce n’est plus dans l’espoir de rencontrer quelqu’un, mais pour s’amuser, soi. Si on reste chez soi, ce n’est pas parce qu’on a personne avec qui dîner, mais parce que l’idée d’un tête à tête avec nous même nous réjouit. Et risquer d’être plus heureux ? “Des études récentes qui ont suivi des célibataires montrent qu’ils sont de plus en plus heureux à mesure qu’ils passent de l’âge moyen aux décennies suivantes, c’est-à-dire à peu près à partir de l’âge de 40 ans, poursuit l’Universitaire, La recherche montre que lorsque les gens se marient, ils ont tendance à s’isoler davantage : ils appellent moins leurs amis, passent moins de temps avec leurs parents et se créent une sorte de bulle. En revanche, les célibataires ont tendance à rester en contact avec leurs amis, leur famille et les autres personnes importantes de leur vie. C’est l’une des raisons pour lesquelles les célibataires ont tendance à être plus heureux au fil du temps. De plus, ils savent comment vivre le célibat : ils fondent leur propre foyer, entretiennent leurs relations et ont la liberté d’être eux-mêmes.” La vieille fille a encore de beaux jours devant elle. Et c’est tant mieux. 

19 mars 2026

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