Sur les réseaux, les influenceuses hijabis françaises écrivent leurs propres histoires

Alors qu’elles sont souvent racontées par d’autres, sur les réseaux sociaux, ces influenceuses hijabi dessinent les contours de leur propre récit. Mode, voyage, sport, bien-être, entrepreneuriat… Derrière le voile, il y a surtout des femmes aux parcours, aux goûts et aux ambitions multiples, que les médias n’évoquent que très rarement. 

Crédit photo : @farahmjb / @a.ktefan

Mae, Farah, Amina et Neïla créent du contenu sur la mode, le voyage, le lifestyle, le sport, le bien-être ou encore l’entrepreneuriat. Elles n’ont pas le même âge, pas le même parcours, pas les mêmes univers ni la même manière de porter leur voile. Mais elles partagent une expérience : celle d’avoir choisi de prendre une place dans un espace où le simple fait d’être une femme voilée peut encore devenir un sujet en soi.

La France est la reine de la contradiction quand il s’agit des hijabi. On parle beaucoup d’elles, sans jamais les inviter à prendre part à la conversation. Leur tenue est commentée, leur place dans l’espace public débattue, leur religion convoquée, leurs choix niés. Et leur propre voix, elle, semble être la chose la moins nécessaire au débat. 

Une vérité encore plus palpable depuis quelques jours. Au prémisse d’une nouvelle campagne présidentielle, le sujet du voile a de nouveau envahi l’espace médiatique. Le Rassemblement national a relancé sa proposition de sanctionner le port du voile islamique dans l’espace public, Marine Le Pen évoquant une loi qui serait soumise à référendum si elle accédait à l’Élysée. Le sujet, défendu comme un marqueur de la lutte contre « les idéologies islamistes », replace une nouvelle fois le vêtement de femmes bien réelles au centre d’un débat politique. En parallèle, sur Instagram et TikTok, une autre histoire est pourtant en train de s’écrire. Une histoire moins spectaculaire, plus quotidienne, et surtout racontée par celles qui la vivent. Et c’est peut-être là que réside leur geste le plus politique de toutes ces créatrices de contenus : refuser d’être réduites à leur voile.

« Une case des femmes voilées qui doivent être silencieuses »

Mae portrait déjà le voile lorsqu’elle a commencé à publier ses contenus. Pourtant, elle reconnaît avoir ressenti une forme d’appréhension à l’idée de s’exposer sur la toile : « Bien sûr, il serait malhonnête de nier une certaine crainte : nous voyons bien comment le regard public et certains médias peuvent traiter les femmes voilées, entre préjugés et amalgames. » C’est un fait : malheureusement, certaines créatrices de contenus sont presque forcées par le monde extérieur à anticiper les réactions de l’audience à l’image de Farah, qui ne portrait pas le hijab au moment où elle a créé son compte : « J’ai commencé TikTok en n’étant pas voilée en 2019, puis j’ai arrêté les réseaux en 2023. Je me suis voilée en 2024 et j’ai longtemps hésité à reprendre les réseaux. Ce n’est qu’en janvier que je me suis relancée dedans. Malheureusement, je pensais ne pas avoir suffisamment ma place en tant que femme voilée, par peur des critiques. Mais j’ai eu tort de le croire, et j’ai bien fait de me lancer. » Elle poursuit : « C’est triste, mais la femme voilée est très souvent critiquée, voire lynchée, sur les réseaux pour le moindre de ses faits et gestes. J’ai en permanence l’impression de devoir faire attention à ce que je publie, de peur que ce soit perçu comme “limite”, alors que si je n’avais pas été voilée, je ne me serais jamais posé cette question. » Neïla, qui produit du contenu autour du du wellness, de la nutrition et du sport, se souvient d’une période où elle avait elle-même fini par intérioriser les injonctions adressées aux femmes voilées : « On était beaucoup mise dans une case des femmes voilées qui doivent être silencieuses, qui doivent se cacher, qui ne doivent pas rigoler fort dans la rue. Il fallait vraiment s’effacer, regrette-t-elle, Mais ma plus grande fierté, c’est justement de ne jamais avoir succombé à toutes ces critiques et d’être toujours restée moi-même et de m’être de plus en plus rapprochée de mes passions. De ne pas écouter ce que les gens disent de moi, de ce que devrait être une femme voilée ou pas. » 

Si le parcours de chacune des femmes rencontrées est différent, elles ont toutes en commun de refuser que cette peur ne détermine leur présence en ligne. « Si je laissais cette peur prendre le dessus, elle prendrait le dessus sur moi », explique Mae. Pour Amina, qui portrait le hijab depuis bien longtemps avant de se lancer sur les réseaux sociaux, cela n’a d’ailleurs pas vraiment été une question : « Pour moi, le foulard n’est pas quelque chose qui devrait définir une personne de manière restrictive ou servir de motif de jugement », affirme-t-elle. Plus encore : cette créatrice de contenus spécialisée dans la mode le voit même comme un vecteur de créativité. « Porter le voile me met au défi sur le plan créatif. Cela me pousse à réfléchir différemment au style, aux proportions et aux superpositions. J’aime l’idée d’être pudique tout en restant expressive, audacieuse et à la pointe de la mode. Ainsi, loin de me limiter, cela élargit en réalité ma créativité, car je trouve constamment de nouvelles façons de faire fonctionner les choses dans mon propre cadre. »

Garantir une meilleure représentation

C’est avant tout ce qui motive cette génération d’influenceuses : montrer qu’elles ne sont pas qu’un voile, comme les médias les dépeignent. Elles sont des fans de mode. Peuvent parler de nutrition ou faire de la musculation. Organiser des voyages entre femmes. Partager leur quotidien et créer des communauté solides, bienveillantes, ou chacune se sent libre de parler et d’échanger. « On parlait de nous, sans nous, résume Mae, Aujourd’hui, grâce à Instagram et aux autres plateformes, nous reprenons la main sur notre propre récit. Nous pouvons nous exprimer librement, sans qu’un intermédiaire ne décide de nous couper, de nous taire ou de nous réduire à une image préfabriquée. »

Neïla, qui partage ses conseils sport, food et bien être sur ses réseaux sociaux, raconte combien cette représentation lui a longtemps manqué. « Le côté “wellness” n’est pas du tout représenté dans le monde musulman/femme voilée. Parce qu’on va très vite associer ce type de contenu à la clean girl, à cette fille blanche, blonde aux yeux bleus, très fine. C’est très compliqué de se retrouver dans cette représentation-là, » se désole-t-elle. Même constat pour la nutrition, sujet qu’elle aborde régulièrement dans ses contenus : « Dans notre communauté, on ne nous éduque absolument pas à manger sainement par exemple. J’ai commencé à vraiment faire de la pédagogie sur ce sujet. Je lisais des livres sur la nutrition, et je prenais à cœur d’expliquer comment il fallait appréhender l’alimentation. » Car après tout, si cette représentation lui manquait, elle ne doit pas être la seule ! Aujourd’hui, à travers ses réseaux, elle cherche à montrer une femme voilée qui fait du sport, qui s’intéresse au bien-être, et qui prend de la place. N’en déplaise aux plus conservateurs. De son côté, Farah propose à sa communauté du contenu tourné autour du voyage. Là aussi, elle estime que c’était un sujet qui n’était pas assez exploité par des femmes qui lui ressemblent, pour des femmes qui lui ressemblent : « Il y a beaucoup de femmes qui hésitent à partir en voyage, notamment parce qu’elles n’ont pas forcément de repères. Sans modèles auxquels s’identifier, elles peuvent facilement se dire que leur place n’est pas d’être à l’étranger, » explique-t-elle. 

Au delà des belles histoires qu’elle raconte et de la pédagogie qu’elle fait autour de son sujet de prédilection, pour elle, le simple fait de se montrer comme elle le fait constitue déjà un acte politique : « À mon avis, la femme voilée n’a jamais été suffisamment représentée, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les médias ou dans n’importe quel espace public. Au contraire, on a plutôt cherché à l’effacer. On essaie constamment de faire taire notre voix. Instagram est un espace précieux pour se réapproprier ce discours. C’est l’un des rares endroits où nous pouvons parler de notre propre vécu, sans intermédiaire, sans qu’on parle à notre place. » Amina ne pourrait pas être plus d’accord, et observe, émue, cette nouvelle génération d’hijabi prendre possession des réseaux sociaux, à leurs conditions : « Cela me rend vraiment heureuse. Collectivement, nous sommes en train de redéfinir les perceptions et de briser les stéréotypes sur les femmes musulmanes. C’est très inspirant de voir davantage de créatrices portant le hijab s’exprimer dans différents domaines, que ce soit la mode, la beauté, le lifestyle, simplement en étant elles-mêmes. Cela montre que nous ne sommes pas des figures unidimensionnelles, et que nous méritons d’être vues, incluses et représentées d’une manière bien plus authentique et diversifiée. »

Faire communauté

Car la représentation fonctionne parfois de manière beaucoup plus simple qu’on ne le pense. Il ne s’agit pas nécessairement de porter un grand discours. Parfois, il suffit de voir quelqu’un qui nous ressemble faire quelque chose que l’on pensait inaccessible pour se dire : « moi aussi, peut-être, que je pourrai faire ça ». Un engagement qui, pour beaucoup d’entre elles, finit par dépasser les réseaux sociaux. Fondatrice du Sistars Club, Neïla propose aux filles de sa communauté de faire du sport, là où franchir la porte d’un studio peut parfois constituer à lui-seul un obstacle : « Le The Sister Club est né d’une volonté simple : j’ai toujours été une fille qui voulait se lancer dans l’entrepreneuriat, qui voulait faire plein de projets, mais qui avait trop, et qui en a d’ailleurs encore aujourd’hui, de pensées limitantes par rapport au voile. » Des pensées limitantes souvent encouragées par la société elle-même, à commencer par le monde du sport, son domaine de prédilection. « L’accès au sport est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, parce qu’il est parfois compliqué. Après mes études, j’ai déménagé dans une petite ville, et j’avais la voix qui tremblait à chaque club que j’appelais pour savoir s’ils allaient accepter mon “couvre-chef”. Et c’est cette peur de la pratique du sport que je voulais casser. Récemment, on a fait du pilate, parce que ça me tenait à cœur de rompre avec ces clichés de la clean girl qui va faire son pilate en ensemble alo, avec sa Stanley Cup, et qui ensuite va prendre un brunch à 50 euros. Combien de fois ai-je été invitée, via les réseaux, à faire du pilate, et à stresser de faire tâche ? Et je ne veux pas que d’autres filles ressentent ça. » 

Une volonté d’accompagner les femmes de sa communauté également partagée par Farah, qui a même fondé sa propre agence de voyage, Farah Trip, qui organise des voyages 100% féminins. Aujourd’hui, c’est un regard optimiste qu’elle porte sur toutes les femmes voilées qui, comme elles, tentent d’écrire un autre récit : « Malgré les obstacles, nous essayons de faire entendre notre voix dans la sphère publique, en nous encourageant mutuellement. Il y a aussi de nombreuses marques en France qui organisent des événements entre femmes voilées, et c’est très encourageant de voir que nous ne sommes pas seules. » De son côté, Amina a envie d’être un modèle pour celles qui lui ressemblent, en leur donnant la force de résister, même si le contexte politique n’est pas favorable : « Le conseil que je donnerai à une jeune fille portant le hijab qui souhaite devenir créatrice de contenu ? Ne laisse pas les bruits extérieurs dicter ta voie. Les commentaires haineux ou les préjugés existeront quoi que tu fasses, cela fait partie intégrante de la visibilité en ligne. Mais si tu restes concentrée sur ta vision et ta voix, tu peux réellement avoir un impact concret. Sois cohérente, sois authentique, et ne te rabaisses pas pour répondre aux attentes. Ta simple présence remet déjà en cause les stéréotypes, et c’est très puissant. »

Exister, c’est déjà resister

Car si les contenus sur Instagram sont toujours lêchés, toutes ces créatrices de contenus sont les premières à réaliser qu’elles inspirent autant qu’elles dérangent. Car être visible, c’est aussi être davantage regardé. Et à une époque où l’islamophobie est plus décomplexée que jamais en France, c’est risquer de se heurter au racisme et au sexisme. « Sur le plan humain, le plus grand challenge d’être une influenceuse qui porte le voile sur les réseaux sociaux reste la gestion des préjugés : on doit faire face à des commentaires malveillants ou à une islamophobie ordinaire, souvent mal régulée par les plateformes, » se désole Mae. Neïla, elle, soulève une forme de triple peine : le racisme extérieur, les jugements de membres de sa propre communauté, qui définissent parfois ce que devrait faire ou ne pas faire une “bonne” femme voilée, et l’hypersexualisation de la femme voilée : « Quand tu vas oser danser sur une vidéo, on va te dire que tu ne devrais pas. Je me suis pris des vagues de haine dans les commentaires parce qu’on voyait un bout de cheveux, ou alors parce que je suis “trop maquillée”, selon certains. Et tellement de commentaires sexistes, de commentaires sexualisants… » Une réalité difficile à ignorer, mais que ces créatrices de contenus ont décidé de survoler, parce que pour elles, exister médiatiquement reste aussi une forme de résistance : « Ce n’est qu’une question de temps avant que la censure ne devienne de plus en plus forte, même sur les réseaux sociaux, anticipe Farah, Tant que nous pouvons encore nous exprimer, il restera essentiel d’inviter les premières concernées à parler directement, plutôt que de continuer à débattre de nos vies sans nous. »

Et pour être aussi visible, ces hijabis doivent parfois se battre plus que les autres. Elles sont plusieurs à noter une différence d’opportunités dans l’influence, impactant non seulement leur visibilité, mais aussi leur rémunération : « J’ai vraiment l’impression de passer à côté de nombreuses opportunités dont bénéficient naturellement d’autres créateurs, observe Amina, Et ce n’est pas vraiment une question de talent ou de qualité du contenu ; j’ai souvent l’impression d’être d’abord classée dans une catégorie, avant d’être considérée comme une créatrice à part entière. Parfois, j’ai l’impression que le hijab est la première chose que les marques remarquent, plutôt que la valeur que j’apporte sur le plan créatif et professionnel. » Une situation également notée par Mae, qui résume : « Il a fallu prouver à certains annonceurs que notre audience avait du poids, de l’influence et du pouvoir d’achat, ce qui n’a pas toujours été simple. » 

Et pourtant, cela ne suffit pas à les arrêter : « Même si il y a du négatif, j’ai choisi de considérer mon expérience sur les réseaux comme quelque chose de positif, explique Amina, J’ai reçu tellement d’amour, de liens et de soutien que cela me motive vraiment à continuer. En même temps, il y a de la haine, et souvent cela n’a rien à voir avec le contenu en lui-même, mais simplement avec le fait que je porte le hijab. J’ai appris avec le temps à ne pas intérioriser cela et à me concentrer plutôt sur la construction d’une communauté bienveillante, ouverte d’esprit et solidaire. Cela a été ma priorité depuis le début. » Car créer une communauté, c’est aussi permettre à d’autres voix de s’élever pour raconter, à leur tour, leur version de l’histoire. De quoi enthousiasmer Mae : « Je crois profondément que notre force réside dans notre visibilité collective et plurielle. En étant nombreuses, variées dans nos styles et nos parcours, nous opérons une forme de normalisation silencieuse. Et j’adore ça ! »

14 septembre 2026

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