America’s Next Top Model : le documentaire Netflix qui met à mal l’émission

Émission phare des années 2000 animée par Tyra Banks, America’s Next Top Model avait une promesse : dénicher le futur mannequin-star du pays. Quitte à traumatiser les candidates.

America's Next Top Model
« I was rooting for you ! We were all rooting for you ! ». Crédit photo : Capture d’écran America’s Next Top Model

Décidément, en ce moment, la nostalgie est de mise à la télévision. Entre les remakes de « Qui veut épouser mon fils ? » et autre retour des « Anges », les émissions de télé-réalité d’antan reviennent sur le petit-écran. Parmi elles, un show qui a fait vibrer le monde entier de 2003 à 2018 : America’s Next Top Model. Dévoilée le 16 février dernier, la mini-série “Reality Check: Inside America’s Next Top Model” revient sur les coulisses de l’émission incarnée par Tyra Banks, que de nombreux membres de la Gen Z redécouvrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, médusés. Car oui, en plus de vingt ans, la télé a changé. Et ANTM, lui, a vraiment mal vieilli. 

Une autre époque ? 

“C’était une émission que tout le monde adorait. Mais d’un coup, le point de vue avait vieilli : c’était devenu inacceptable” résume Tyra Banks face aux caméras de Netflix. Pourtant, la promesse était belle : offrir un “espace pour celles qui ne faisaient pas le poids idéal, ni la taille idéale. Et pour montrer la beauté sous un prisme différent,” comme l’explique l’introduction du premier épisode. Pour la première fois, des femmes plus size, noires, latinas, queer étaient représentées à la télévision. A l’origine du projet ? Tyra Banks, une des très rares femmes showrunner de l’époque et elle-même victime de racisme ou de grossophobie dans sa carrière, accompagnée de Jay Mitchell et de “Miss” Jay Alexander, des hommes racisés ouvertement homosexuels. Rappelons qu’au début des années 2000, nous sommes en pleine “heroin chic era”. Les femmes belles sont blanches, minces, riches.

“Je voulais changer le monde de la mode. Et un jour, j’ai eu une idée : et si je faisais une émission qui dévoilait les coulisses du mannequinat ? Une émission qui ne représenterait pas seulement des filles blanches, et fines, mais représenterait toute sorte de beauté. Je voulais révolutionner le monde de la mode, c’était une façon de prendre ma revanche,” annonce l’ancienne top. Il faut effectivement se remettre dans le contexte de l’époque : oui, le show était révolutionnaire. Et montrait des profils complètement invisibilités dans la mode, et plus largement, à la télévision. “Je disais l’inverse de ce que les gens de la mode répétaient aux femmes depuis des années,” rappelle Tyra Banks. “Je pense vraiment qu’elle ne voulait pas juste produire une émission, mais qu’elle voulait aussi nous aider,” souligne Shannon Stewart, candidate de la saison Une.

Le casting de la saison 1. Crédit photo : ANTM

Mais très vite, l’engrenage prend. Et l’émission, elle, finit par livrer un tout autre discours, beaucoup plus conforme aux normes établies, notamment à travers la présence de Janice Dickinson, aux “avis très tranchés”, ouvertement grossophobes, racistes et classistes. “Tout en prétendant soutenir l’entrée des femmes dans un secteur réputé élitiste, l’émission a fini par perpétuer certains des préjugés mêmes qu’elle voulait combattre,” synthétise la journaliste de la BBC Laura Martin. Il est inutile de rappeler que le mannequinat n’était, et n’est toujours pas, un milieu dans lequel les femmes sont bien traitées. Mais quand on en fait une télé-réalité, les dérives deviennent encore plus palpables. Voire carrément mises en scène. “À l’époque, dire à quelqu’un qu’elle est trop grosse n’était même pas considéré comme de la méchanceté. C’était tout simplement courant. Et le harcèlement, comme un homme qui attrape les fesses d’une femme, c’est quelque chose qu’on voyait dans Maman, j’ai encore raté l’avion !, c’était une blague,” analyse le codirecteur Daniel Sivan pour The Guardian.

Si aujourd’hui, le fait qu’une émission comme celle-ci soit passée à la télévision semble irréel, à l’époque, dans la télé-réalité, tout était permis. Bodyshaming, racisme, slutshaming, épreuves humiliantes, exploitation d’histoires personnelles… Tout est bon pour faire de l’audience. “La télé-réalité, c’est sale. Il faut que ça saigne, que ça tâche, sinon, ça ne marche pas,” explique Jay Mitchell dans le docuemntaire. Le projet utopique tourne alors à la foire aux bestiaux, où plus les saisons passent, plus les défis quotidiens s’éloignent du mannequinat pour exploiter les candidates pour l’audimat. “À la fin de la saison 2, j’ai compris que les gens n’en auraient jamais assez, et qu’ils en demanderaient toujours plus. Chaque semaine, l’audience montait,” avoue Dawn Ostroff, ancienne présidente de la chaîne. 

Une humiliation orchestrée

Invitées à témoigner, des candidates de différentes saisons se livrent à coeur ouvert, parfois encore traumatisées par leur expérience. Elles étaient castées parce qu’elles étaient différentes ? Cela ne durerait qu’un épisode, avant l’emblématique relooking, où, là encore, tout était permis. Joanie Dodds et Danielle Evans ont été menacées d’élimination si elles n’acceptaient pas de réaliser des interventions chirurgicales dentaires esthétiques (des dents à redresser pour Joanie, un gap à reboucher pour Danielle), quand, quelques saisons plus tard, une autre candidate a vu son propre gap être exagéré des saisons plus tard. Ebony Haith, elle, se souvient de coiffeuses moqueuses et inadaptées face à sa texture de cheveux. “Je pensais que je serai protégées,” se désole celle qui a été caricaturée comme une “angry black woman” durant le show. Mais là encore : à la télévision, rien ne choquait. Et c’était aux candidates de prendre sur elles. “[Les relookings] ont privé les candidats de leur autonomie corporelle ; s’ils ne pouvaient pas protester contre une coupe au carré, ils n’avaient aucun argument lorsque la série a pris des tournants sombres et imprévisibles,” analyse le journaliste Hunter Lacey pour Allure

Des tournants sombres, l’émission en a pris beaucoup. Keenyah Hill a été mise très mal à l’aise par un mannequin sur un shooting, et est passée pour une capricieuse, non-professionnelle. Shandi Sullivan s’est fait agressée sexuellement face caméra puis est passée pour celle qui avait trompé son copain à la télévision (avec une morale sur la fidélité de Tyra Banks en prime). On a demandé à Dionne Walters d’incarner une femme morte d’une balle dans la tête quand sa propre mère a été victime d’un tireur, ce qui était évoqué dans son portrait. “Ils étaient au courant depuis le processus de candidature, mais ils ont quand même choisi de me faire participer à cette séance photo qui mettait en scène des violences par armes à feu. Sur le moment, j’ai cru à une coïncidence, mais je ne pense pas que ce soit le cas, révèle l’ancienne candidate, Je pense qu’ils voulaient me voir craquer ou m’effondrer. Je suis juste contente qu’ils n’aient pas obtenu la réaction qu’ils espéraient, j’imagine ».

Et lorsque la photo est dévoilée, le compliment du jury choque, sans vraiment étonner : “Félicitations, tu as l’air vraiment morte”. Les photoshoots, d’ailleurs, ont souvent été très problématiques. On suspendait les candidates au-dessus du vide, les faisant poser dans des piscines gelées, dans des maisons hantées, les habillant de pièces de viandes ou les accessoirisant d’insectes géants ou de poissons morts. “A chaque nouvelle saison de Top Model USA, les défis étaient de plus en plus fous, rappelle Zakiya Gibbons, journaliste et ancienne téléspectatrice, Ils s’inspiraient des peurs des filles pour en faire des séances photos.” Un épisode de la série revient sur deux d’entre eux, où les candidates devaient poser en SDF, avec des personnes sans abris en arrière-plan, et incarner d’autres ethnicités, entre blackface et stéréotypes racistes. “Certaines idées étaient mauvaises, elles étaient même souvent déplacées, avoue Nigel Barker, Mais bizarrement, personne ne s’en rendait compte.” 

@2blackgirls1rose

We’re watching one of the MANY Blackface episodes of #ANTM ! Why Tyra why???? We’re watching #AmericasNextTopModel ! All the iconic episodes, one by one! Watch now on the @2blackgirlsmedia YouTube channel! Get early access to the uncut unfiltered episode only on PATREON. Link in bio. #americasnexttopmodel #tyrabanks #nostalgia

♬ original sound – 2 Black Girls, 1 Rose

Une génération traumatisée

Le problème, c’est qu’en plus de traumatiser les candidates qui, gagnantes ou non, peinaient à trouver du travail après avoir participé à cette émission (à l’exception de Winnie Harlow ou Lio Tipton), ANTM a eu une influence néfaste sur toute une génération de jeunes gens. “J’ai souffert de troubles alimentaires toute ma vie. À 13 ans, mon obsession pour « America’s Next Top Model », combinée à la culture omniprésente des régimes et des tabloïds des années 2000, a sans aucun doute contribué à mon image corporelle très négative, détaille Hunter Lacey, Mais dans Reality Check, Banks — qui a été interviewée à maintes reprises sur l’impact négatif de son émission — affiche un sourire narquois et imperturbable face à la caméra, débitant adages et platitudes à la chaîne au lieu de dire : « Je suis désolée d’avoir gâché la vie de toute une génération de jeunes, et en particulier de jeunes femmes. ».

En effet, Tyra Banks semble tout mettre sur le contexte de l’époque, oubliant son postulat de départ : proposer une autre vision des corps que celle imposée par la mode. “Quand je regarde l’émission avec des yeux de 2020, je comprends tout à fait en quoi c’est problématique.” Elle revient d’ailleurs sur un épisode viral, où elle s’en prend à Tiffany, lui hurlant dessus en faisant passer cela pour du soutien et de l’amour. Validant le fait que la toxicité ou l’agressivité sur un lieu de travail peut se justifier, parce que cela « motive ».

Pourtant, l’émission est allée plus loin que toutes les autres. Pour Danielle Lindemann, auteure de « True Story: What Reality TV Says About Us », “ANTM avait des aspects cruels. (…) On sait pertinemment qu’elle a nui aux personnes qui y ont participé et/ou qu’elle a contribué à un problème social plus vaste comme le sexisme ou le racisme. Cela ne signifie pas que tous ceux qui ont participé à une émission problématique sont des monstres, simplement que notre regard sur elle a changé. Cela dit, certains aspects problématiques de l’émission auraient dû nous alerter, même à l’époque.” Les troubles alimentaires étaient glorifiés lorsqu’ils permettaient aux candidates de maigrir (“tu as la taille la plus fine du monde ! j’adore cette fille !,” entend-t-on de la bouche de Tyra, ou encore “ta maigreur fera le bonheur des créateurs”). Et devenaient un problème si les candidates grossissaient.

Whitney Thompson, première gagnante grande taille de l’émission, se souvient : “Quand je me suis retrouvée en face de mannequins XXS, j’ai développé plein de complexes” (l’émission montre par exemple une de ses concurrentes lui dire “je vais devenir grosse comme toi !”). Keenyah Hill, victime de harcèlement scolaire à cause de sa maigreur, a vu son “hyperphagie” exagérée par le montage, et son corps critiqué en permanence. Aujourd’hui, elle se désole des retombées de l’émission : “J’ai appris par la suite que des filles avaient développé des troubles du comportement alimentaires par rapport à moi, et par rapport au discours des juges. Ils avaient une responsabilité envers les jeunes téléspectatrices de l’émission, mais ils se fichaient de l’effet que ça pouvait avoir sur elles.”

Aujourd’hui, le show est sous le feu des critiques. Ce que Tyra Banks semble prendre avec philosophie : “Quand les gens regardent l’émission aujourd’hui, ils se demandent “pourquoi ils ont dit ça ?”, “pourquoi ils ont fait ça ?”, et je les en remercie. Parce que la seule façon de changer, et de s’améliorer, c’est d’avoir quelqu’un qui vous dit quand ça ne va pas. Et j’espère que vous aurez tous la même capacité que moi à accepter la critique quand quelqu’un viendra un jour remettre en cause votre comportement, parce que ce jour viendra, et il faut continuer d’avancer.” De quoi éclairer une phrase nébuleuse prononcée par l’ex top quelques minutes plus tôt : “J’ai le sentiment que mon travail n’est pas terminé. Vous n’imaginez pas ce que nous avons prévu pour la saison 25.” Le docu-choc n’était-il qu’un outil promotionnel au service de cette fameuse nostalgie. On vous l’avait dit : 2026 is the new 2016.

18 février 2026

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