Jadis pointée du doigt pour s’être extirpée de l’image virginale apposée à celle d’une femme enceinte, Rihanna est de nouveau sous le feu des critiques pour son corps post-partum, qu’elle assume, voire revendique, dans un monde où on attend que les femmes perdent le poids de leur grossesse en quelques secondes.

On l’a vu afficher fièrement son ventre rond dans de la lingerie, le révéler à 10 mètres de haut lors du Super Bowl, puis quelques mois plus tard, se balader avec son fils, une marionnette requin à la main. Toujours avec la même joie, la même assurance, et, malheureusement, les mêmes critiques qui scrutent son corps changeant. Symbole de résistance dans un monde obsédé par la silhouette des femmes, Rihanna énerve les hommes et soulage les femmes : oui, que l’on soit milliardaire ou non, le corps post-partum, c’est normal.

Cacher les corps des mères ?
Retour en 2022. Rihanna et A$AP Rocky annoncent sobrement la première grossesse de la chanteuse avec un cliché qui deviendra viral. Posant dans les rues de Harlem, le couple fait de cette annonce un fashion statement. Jean Vêtements, escarpins Amina Muaddi, bijoux Chanel et doudoune rose vintage de la même marque ouverte sur un ventre bien rond. Les bases étaient posées : Rihanna allait bousculer les codes de la grossesse. “Mon corps fait des choses incroyables en ce moment, et je ne vais pas en avoir honte. Pourquoi devrions-nous cacher notre grossesse ?,” interroge-t-elle à l’occasion d’un photoshoot pour Vogue. “Rihanna a revu et corrigé le pregnancy style, analysait alors la styliste et consultante Solange Franklin pour le même média, Il ne s’agit pas de se cacher. Elle n’est pas accommodante. Il s’agit plutôt d’une énergie effusive… une beauté abondante et non dissimulée.” Effectivement : cette première grossesse a été l’occasion pour la star d’afficher des looks toujours plus audacieux, des ventres toujours plus exposés, et de faire de son baby bump un accessoire à part entière. “Célébrer le baby bump dans toute sa splendeur, en respectant les formes, n’est pas suffisant, poursuit pour Vogue Ariane Goldman, fondatrice et PDG de Hatch, Maintenant, nous montrons le ventre et nous l’embellissons.”
Pourtant, si de nombreuses femmes se réjouissent de cette nouvelle façon d’embrasser sa maternité, déjà, le corps de Rihanna est sujet aux critiques. On la dit vulgaire, qu’elle montre trop son ventre, qu’elle prend une place qu’elle ne devrait pas prendre. “Rihanna a ressemblé à une épave vulgaire durant toute sa grossesse,” peut-on par exemple lire sur les réseaux sociaux. La star n’en a visiblement que faire et ose les tenues dénudées, la nuisette transparente, ou les jeans taille basse. N’en déplaise aux détracteurs. Pour sa deuxième grossesse, sa performance au Super Bowl est scrutée, sa tenue inappropriée, la chorégraphie pas adaptée à son rôle de mère. Bref, le corps de Rihanna ne prend jamais la forme que doit prendre celui d’une femme enceinte. Et au lieu d’être impressionnée qu’une femme assure seule la mi-temps de l’évènement, gère d’une main de maitre un empire du maquillage, ait donné la vie quelques mois plus tôt et fasse tout ça en étant de nouveau enceinte, on juge. “C’est vulgaire, c’est moche,” tacle ainsi Danielle Moreau sur le plateau de TPMP après avoir visionné sa performance, tandis que du côté des Etats-Unis, les conservateurs supplient les organisateurs du SuperBowl d’arrêter de programmer des performances aussi “vulgaires”. La Commission fédérale des communications a même reçu un afflux de plaintes après sa prestation, une partie des téléspectateurs affirmant que sa performance était trop sexuelle. Trop sexuelle pour une mère ?
Rihanna been looking a trashy mess this whole pregnancy 😩
— Champagne Mami (@keepnupwitju) March 1, 2022
Mauvaise mère ou mauvaise femme
Car si Rihanna a affirmé ne pas vouloir devenir “une autre personne” en portant la vie, pour une partie du public, cela ne peut pas s’entendre. Car avec la maternité semble venir une responsabilité de discrétion. Pour être “une bonne mère”, on ne peut pas être sexy. On ne peut pas jurer, assumer sa sexualité, se montrer en soirée. On doit rester à la maison, avec ses enfants, dans de longs cardigans. Pour la Dre Rose Robbins, psychologue à la clinique de la douleur de l’Hôpital d’Ottawa, “cette perception s’explique en grande partie par les valeurs judéo-chrétiennes sur lesquelles notre société est fondée. Les femmes sont souvent confrontées à une dualité entre la figure maternelle asexuée et la Madeleine, figure sexuée. Il n’existe pas d’équivalent chez les hommes.” Une position que confirme la psychologue des relations, le Dr Natasha Sharma : “Si un homme est beau et père de famille, la réaction est généralement : “Waouh ! C’est une star !”. En revanche, une femme qui est à la fois mère et femme sexuelle a quelque chose d’inhabituel.” Rihanna, elle, n’a pas changé. Elle est passée du “S&M” aux biberons avec une aisance naturelle. Elle continue d’incarner sa marque de lingerie ultra-sexy, d’assister aux défilés de la Fashion Week dans des looks pointus, de danser de manière suggestive. Mère ou pas, on parle de “Bad Gal Riri”, mince ! Une évolution que beaucoup de comprennent pas, analysant chacune de ses apparitions à travers le prisme de la maternité, même lorsqu’elle n’est plus enceinte. En décembre 2024, elle est photographiée en week-end à Art Basel dans un look Balmain composé d’une robe et d’un collant déchirés. Une sortie qui lui vaudra un tollé sur Internet. “Le message sous-jacent est que si vous êtes sexy, vous n’êtes pas une bonne mère, car il faut choisir entre les deux. On ne peut pas être les deux à la fois. Or, aucune femme n’est uniquement mère,” poursuit la Dre Rose Robbins.
Aucune femme n’est uniquement mère, et aucune mère n’est uniquement femme. Car si les looks travaillés de Rihanna déplaisent, lorsqu’elle est photographiée dans son quotidien, sans glamteam, le monde lui tombe dessus. Après chacune de ses grossesses, les gens semblent encore étonnés qu’elle n’ait pas affiché sa silhouette de jeune fille quelques semaines après avoir accouché. Et oui, aussi célèbre soit-elle, Rihanna n’en reste pas moins une humaine. Et un corps post-partum, ça ressemble à ça. Récemment photographiée par un paparazzi, la chanteuse a vu cette photo volée être apposée à un cliché d’elle datant de ses 20 ans. Un commentaire est vite devenu viral : “Voilà pourquoi les hommes riches datent des femmes jeunes. Regardez ce qui est arrivé à Rihanna…” Un post noyé parmi tant d’autres, tous aussi odieux. Alors qu’elle est photographiée complice avec son fils Riot, on peut lire : “Je comprends pourquoi les gens quittent leurs partenaires après la naissance”. Rien ne souligne la joie d’être mère, le sourire de son fils. Tout est ramené au corps. Après avoir assisté aux CFDA Awards 2025 en novembre dernier, les réseaux sociaux s’en donnaient également à coeur joie : “Elle a morflé”, “Elle est grosse et difforme”, ou encore “Elle est physiquement devenue une daronne”. Continuer d’être désirable quand on a eu un enfant est indécent. Ne pas l’être aux yeux de la société est un crime. Dès lors, quel choix reste-t-il aux femmes ?

I can see why people leave their partners after birth. pic.twitter.com/LkjDqUZa8D
— Philani (@ehTGlitch) February 12, 2026
Laissez le corps des femmes tranquille
Rihanna a remporté plus de 200 prix en 20 ans de carrière. Elle a été chanteuse, actrice, a figuré deux fois dans le classement TIME 100, c’est une philanthrope active, une des rares femme d’affaire self-made women. Elle a chanté à la mi-temps du Super Bowl, a créé des marques inclusives, est un exemple de réussite pour les femmes caribéennes, les femmes noires et, plus largement, les femmes tout court. Et pourtant, son corps reste au centre de la conversation. “Vous ressentez la pression de ressembler à ce à quoi vous ressembliez au début de votre vingtaine ? Rihanna est trop riche et iconique pour s’inquiéter du body shaming, mais le message que ça envoie aux autres femmes est douloureux, souligne la créatrice de contenus Toska, Quand on transforme le corps de Rihanna en un gros titre, on ne parle pas simplement d’elle. On renforce l’idée selon laquelle le corps d’une femme est une propriété publique. Qu’il devrait rester figé dans le temps, à l’âge où nous étions approuvées. Ce changement équivaut à un déclin. Dix-sept ans. Trois bébés. Hormones. Temps qui passe. Vie. Et pourtant, la conversation tourne autour de ce qui s’est arrivé à son corps, comme si le fait de grandir, de ne pas être ferme et d’évoluer était des scandales”.
Alors Rihanna, comme à son habitude, envoie un message aux femmes : celui de n’en a avoir rien à faire. Après tout, on est perdantes. Là où le “dad bud” est célébré, le corps post-partum, lui, ne devrait pas exister dans l’espace public. La chanteuse, elle, fait le choix de la parole libre, et de la célébration. Avec une honnêteté rare. Oui, s’accepter dans un corps qui change est dur. “Être bien, c’est trouver la paix dans son corps. C’est un grand parcours pour moi que je n’en reviens toujours. Quel parcours !,” s’est-elle ému dans les colonnes de ELLE. Après la naissance de son deuxième fils (et une énième vague de haine), elle avait déjà évoqué cette difficulté : “J’ai l’impression que m’habiller est devenu une véritable épreuve. Qu’est-ce qui est le plus pratique ? Le plus facile ? Le plus rapide ? J’essaie de ne pas trop y penser, mais quand on sort de chez soi, ça finit par nous dissuader de sortir. On est comme dans un brouillard. La mode est tellement amusante, et le plaisir me manque.” Un plaisir avec lequel elle semble vouloir renouer, encourageant toutes les femmes qui seraient dans la même situation à faire de même, en s’affichant au premier rang des défilés ou aux after parties parisienne, en égérie Dior sur ses réseaux sociaux ou à des réunions et sessions studio comme la girlboss qu’elle est. Et c’est ça qu’on devrait retenir : Rihanna, c’est “toutes les femmes de ta vie, en elle réunit” finalement.
4 mars 2026