Footballeuse originaire d’Afghanistan, Shabnam Salahshoor a fui son pays en 2021, où elle n’était promise qu’à devenir la femme de son cousin. Jamais la sportive émérite, ni l’activiste inspirante qu’elle était pourtant destinée à être. Elle nous a raconté son histoire.

Si elle n’a que 24 ans, Shabnam Salahshoor a déjà vécu 1000 vies. Originaire de Hérat, en Afghanistan, elle est promise à un de ses cousins lorsqu’elle n’a que 5 ans. Contrainte à une vie qu’elle ne veut pas, elle trouve refuge dans le football, presque de façon clandestine. Une passion qu’elle ne peut malheureusement pas continuer d’assouvir, car Shabnam Salahshoor est avant tout une femme. Et une femme, ça ne joue pas au foot. Forcée de quitter son pays au retour des talibans, elle arrive en France où elle renoue avec le ballon rond, d’abord en tant que coach, puis en tant que militante pour une meilleure autonomie et inclusion des femmes exilées, précaires ou marginalisées. A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, elle est revenue sur son parcours, ses engagements et cet amour du foot, qui ne l’a jamais quittée.
ANCRÉ : Peux-tu me raconter un peu ton histoire ? Tu es née en Afghanistan, à quoi ressemblait ton enfance ?
Shabnam Salahshoor : Alors que l’enfance est souvent considérée comme l’une des périodes les plus heureuses de la vie, pour moi elle a été l’une des plus douloureuses. Cela peut paraître étrange, mais vers l’âge de sept ou huit ans, j’ai déjà pensé au suicide. Dès l’âge de cinq ans, j’avais été promise au fils de ma tante. On avait décidé que je devrais l’épouser quand nous serions plus grands.
D’une certaine manière, cette promesse fonctionnait déjà comme un mariage. À cause de cela, je n’avais pas vraiment d’identité pendant mon enfance. Ma tante m’avait donné un prénom et on m’appelait par ce prénom ou simplement « l’épouse de… ». Chaque fois que je faisais quelque chose qu’un enfant aime normalement faire ; jouer, rire, courir on me disait : « Aie honte, tu es une fille déjà mariée, tu ne dois pas faire ça. » Ces expériences ont laissé des blessures profondes et j’ai passé des années à lutter contre des problèmes psychologiques et émotionnels.


ANCRÉ : Peux-tu me parler de la robe que tu portes sur ces photos ? Quelle est son histoire ?
Shabnam Salahshoor : Cette robe est rose. Elle me rappelle une robe que l’on m’avait fait porter lorsque j’avais cinq ans, pour prendre une photo destinée à ma tante. À ce moment-là, je n’étais déjà plus considérée comme une enfant, mais comme la future épouse de son fils. Aujourd’hui, je porte cette couleur non pas pour me souvenir de l’oppression, mais pour célébrer la résistance, la liberté et le droit de choisir ma propre vie, des choses que je n’avais pas à l’époque.
ANCRÉ : Comment t’est venu ton amour du foot ? Quels ont été les obstacles que tu as dû traverser en tant que fille/femme qui veut jouer au foot ? Comment as-tu réussi à continuer à pratiquer ?
Shabnam Salahshoor : Pendant longtemps, j’ai cherché un moyen de m’échapper de la réalité de ma vie. La première fois que j’ai vu un match de football à la télévision, j’ai ressenti quelque chose de très fort. J’ai immédiatement senti que ce sport pouvait me donner un sentiment de sécurité et de liberté. À cette époque, il n’existait aucune équipe de football féminine dans ma province. J’ai donc voulu pratiquer le taekwondo, mais ma famille me l’a interdit, car dans la société on croyait qu’une fille qui faisait du taekwondo perdrait sa virginité. En 2014, la première équipe de football féminine a été créée dans notre province. J’étais extrêmement enthousiaste. Mais venant d’une famille très traditionnelle, il était presque impossible pour moi d’y participer.
À cette période, je souffrais aussi de grands problèmes psychologiques. Ma famille avait essayé de nombreux traitements sans trouver de solution. Finalement, sur l’insistance de mon psychologue, ils ont accepté que je commence le football avec ma sœur. Mais à une condition : personne, ni la famille, ni les voisins ne devait le savoir. Nous devions jouer presque en secret, comme si nous avions une identité cachée. Dans la société, nous n’étions pas considérées comme des footballeuses. On nous traitait de femmes sans honneur, parfois même de prostituées, accusées de déshonorer nos familles et notre ville.


ANCRÉ : Tu as notamment fait partie de l’équipe de foot de Hérat. Peux-tu m’en parler ?
Shabnam Salahshoor : Oui. On peut presque dire que l’équipe a été créée avec nous, car j’étais parmi les premières joueuses. Hérat est une ville très connue pour son histoire et sa culture, mais il y avait aussi de nombreux groupes très conservateurs et extrémistes. Nous n’avions presque aucun soutien, ni matériel ni moral. Au contraire, nous recevions régulièrement des menaces : des lettres anonymes, des intimidations, et parfois même des attaques directes. Malgré tout, nous avons continué à jouer, parce que notre passion était plus forte que la peur et bien plus forte que ce que ces personnes pouvaient imaginer.
ANCRÉ : Déjà en Afghanistan, tu étais militante, tu as étudié les sciences politiques, tu étais journaliste… Raconte-moi cette période de ta vie.
Shabnam Salahshoor : Oui, même si je suis encore jeune, j’ai déjà vécu beaucoup de choses. Peut-être parce que je n’ai jamais eu une vie facile. Même avant le retour des talibans, la situation des femmes en Afghanistan restait très difficile. Les violences domestiques et les mariages forcés existaient déjà, et les femmes avaient peu de liberté pour pratiquer le sport. C’est pour cela que j’ai rejoint les femmes militantes à Hérat afin de lutter contre ces violences. J’étudiais les sciences politiques à l’université. Mais lorsque les talibans sont revenus au pouvoir, j’ai été forcée d’abandonner mes études et de fuir le pays.
Pendant mes études, je travaillais aussi dans un média. La plupart de mes programmes étaient consacrés aux femmes, aux jeunes et à leur rôle dans la société. Mais malgré cette expérience, je ne me considère pas vraiment comme journaliste, parce que je pense que c’est une responsabilité très grande.

ANCRÉ : Tu es arrivée en France en 2021. Peux-tu me raconter pourquoi tu as quitté ton pays, dans quelles conditions, et pourquoi être arrivée en France ?
Shabnam Salahshoor : Après l’arrivée des talibans, j’ai été contrainte, comme des milliers d’Afghans, de quitter mon pays. Ce n’était pas une décision facile, mais je n’avais pas d’autre choix. Le jour où je suis allée à l’aéroport de Kaboul pour être évacuée, j’attendais quelqu’un qui devait venir me chercher. À cause des coupures d’internet, j’ai perdu contact avec mes amis et j’ai finalement quitté cet endroit. Une heure plus tard, un attentat a eu lieu exactement là où j’étais assise. Près de 200 personnes ont été tuées. Après cela, je n’ai plus jamais tenté de retourner à l’aéroport. Je suis restée à Kaboul et j’ai participé à quelques manifestations.
Finalement, avec l’aide d’amis, j’ai réussi à quitter l’Afghanistan par voie terrestre vers le Pakistan. On m’a ensuite donné la possibilité de choisir entre les États-Unis, le Canada et la France. Sur les conseils et l’insistance de mes amis français, j’ai choisi la France, un pays qui accueille de nombreux militants et où l’engagement citoyen est très vivant.

ANCRÉ : Aujourd’hui, tu es coach en France. Pourquoi ce choix ?
Shabnam Salahshoor : Parce que je voulais transmettre quelque chose. Pour moi, le sport est bien plus qu’un loisir ou une compétition. Le sport peut donner une identité, un sentiment de liberté et d’indépendance. Aujourd’hui, à travers mon travail de coach, j’essaie justement de transmettre cela à d’autres personnes.
ANCRÉ : Tu as notamment dirigé des initiatives comme le projet européen « Pink Claws », mais aussi Win’Her, « Sportives sans Frontières »…
Shabnam Salahshoor : Oui. Je travaille sur plusieurs projets sportifs qui visent à renforcer l’autonomie et l’inclusion des femmes, en particulier des femmes exilées. Chaque semaine, de nombreuses femmes participent à ces programmes. Elles ne viennent pas seulement pour faire du sport : elles rencontrent aussi des personnes de cultures et d’origines différentes. Pour certaines femmes exilées, ces espaces deviennent un premier pas vers l’inclusion sociale et la reconstruction d’une vie dans un nouveau pays. Grâce à ce travail, j’ai également eu l’honneur de recevoir deux prix du journal L’Équipe pour des initiatives favorisant l’inclusion par le sport.

ANCRÉ : Penses-tu que le sport soit politique ? Qu’il peut être un terrain de militantisme, mais aussi d’inclusion ?
Shabnam Salahshoor : Oui, je pense que le sport porte une responsabilité sociale et politique. Le sport touche des millions de personnes. Il ne peut pas rester neutre face à des réalités comme la migration forcée ou l’apartheid de genre. Les institutions sportives doivent prendre position contre toutes les formes de racisme et de discrimination, notamment envers les migrants. Et comme je l’ai dit, le sport offre aussi un espace unique où des personnes issues de milieux très différents peuvent se rencontrer et créer des liens sociaux et culturels.
ANCRÉ : Peux-tu me parler des Dégommeuses ?
Shabnam Salahshoor : Les Dégos est l’équipe qui m’a accueillie à mon arrivée en France. Aujourd’hui, je fais partie de l’association et j’y travaille aussi comme coach. Mais ce n’est pas seulement une équipe de football : c’est aussi une association engagée pour les droits des femmes, des personnes LGBTQIA+ et des migrants. C’est un espace où le football devient aussi un outil de lutte contre les discriminations.

ANCRÉ : J’ai lu que tu avais pour projet de créer ton association…
Shabnam Salahshoor : Oui. J’aimerais créer ma propre association afin de rendre le sport accessible à toutes, en particulier aux femmes qui vivent dans des zones éloignées ou qui n’ont pas accès aux infrastructures sportives. L’objectif serait aussi de travailler sur l’inclusion sociale et l’autonomisation des femmes à travers le sport.
ANCRÉ : Trouves-tu le football suffisamment inclusif envers les femmes ? Quels progrès peuvent encore être faits ?
Shabnam Salahshoor : Le football a fait des progrès importants, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les femmes continuent de faire face à des inégalités dans l’accès aux ressources, à la visibilité médiatique et au financement.
Mais surtout, dans de nombreuses régions du monde, les filles doivent encore lutter simplement pour avoir le droit de jouer. Rendre le football réellement inclusif signifie non seulement soutenir les joueuses professionnelles, mais aussi investir dans les initiatives locales et communautaires qui permettent aux filles de commencer à jouer.
ANCRÉ : Aujourd’hui, quels liens entretiens-tu avec l’Afghanistan ? Quel regard portes-tu sur la situation du pays ? Et sur celle des femmes ?
Shabnam Salahshoor : Mon lien avec l’Afghanistan ne pourra jamais être coupé. Pas seulement parce que j’y suis née, mais aussi parce que je ressens une responsabilité envers les millions de femmes qui vivent aujourd’hui sous l’oppression des talibans et qui sont privées de leurs droits fondamentaux. Ma famille, mes amis et toutes les femmes afghanes restent présentes dans ma pensée. Et chaque fois que je le peux, j’essaie de porter leur voix.

ANCRÉ : Quel message veux-tu faire passer aux femmes qui n’oseraient pas assumer leur passion pour le football ?
Shabnam Salahshoor : Je voudrais leur dire que leur passion est légitime. Le football appartient à tout le monde, pas seulement aux hommes. Chaque fille a le droit de courir, de jouer et de rêver sur un terrain. Je sais que le chemin peut être difficile. Mais parfois, suivre sa passion peut aussi devenir un chemin vers la liberté.
6 mars 2026