Une conversation avec nos abonnées qui s’est ouverte sur le vaste sujet de l’appropriation culturelle, des diverses inspirations asiatiques dans la mode aujourd’hui et de leur reconnaissance globale, encore trop faible.

Éditée à l’occasion du Nouvel An Lunaire, la veste « Tang » d’adidas a d’abord été lancée exclusivement sur une partie du marché asiatique, en collaboration avec Edison Chen, créateur du label streetwear CLOT. Mais rapidement, la demande explosant, la veste inspirée de la dynastie des Tang (aussi bien dans sa silhouette que dans les coloris proposés) s’est exportée, partout dans le monde. Evidemment, comme beaucoup, on a d’abord bavé dessus. On s’est même félicité de voir qu’un vêtement ouvertement inspiré d’une culture orientale soit mis sur le devant de la scène. Puis est venu le moment du doute. La veste était toujours aussi belle, mais on l’a beaucoup vue. Et beaucoup moins sur des influenceurs asiatiques, comme à ses débuts.
Le cas de la veste Tang
Un léger malaise qu’on a souhaité débunker avec les principaux concernés, à commencer par Souvanna Ally, Brand Director et Partenariat chez ANCRÉ, d’origine laotienne, vietnamienne et chinoise. “C’est assez récurrent dans la mode. On en a parlé plusieurs fois sur ANCRÉ, beaucoup de marques s’inspirent de cultures spécifiques, africaines, maghrébines, indiennes ou asiatiques, mais elles sont souvent reprises sans être réellement nommées ni contextualisées. On conserve l’esthétique, mais on oublie l’origine, ce qui traduit, selon moi, un manque de reconnaissance. La veste “Tang” est un bon cas d’étude, amorce-t-elle, La collection était initialement disponible uniquement en Chine, pensée par les équipes locales d’adidas China, avec des designers chinois. Elle s’inscrit dans une collection plus large (jupes, tops, vestes…) créée pour célébrer le Nouvel An lunaire. Elle existe depuis 3 ans, mais a récemment gagné en visibilité à l’international. Pour ma part, je vois plutôt cela comme une forme de valorisation : c’est aussi positif de voir une marque globale comme adidas mettre en avant une culture à une telle échelle, surtout lorsque cela vient des équipes locales elles-mêmes.”
Si elle s’est réjouit de voir un élément de sa propre culture être célébrée par le monde entier, sans trahir ses origines, Souvanna nuance, notamment par rapport à cette forme d’hypocrisie de la société. Alors qu’aujourd’hui, l’Asie semble être le continent le plus trendy de la planète, jadis, ses diasporas étaient moquées. Et jadis, ce n’était pas il y a si longtemps. “Il y a eu un vrai tournant récemment dans la façon dont les cultures asiatiques sont perçues, avec une forme d’engouement qui me met mal à l’aise. Pendant le Covid, on a été moqués, agressés, harcelés… C’était vraiment difficile d’être asiat’, rappelle-t-elle. Soyons honnêtes, la K-pop et l’attrait pour le Japon ont largement contribué à ouvrir la voie à une fascination plus globale pour l’Asie. Mais aujourd’hui, on a presque l’impression d’être devenus “à la mode” et c’est justement ça qui me dérange.”
Une culture peut-elle être une trend ?
Un point de vue également partagé par Stella Nicolle, styliste image, franco-indonesienne : “La culture asiatique est hyper visible en ce moment, via les séries, la musique, et les réseaux sociaux. Elle est même parfois carrément glorifiée et “trendifiée”. Mais cette mise en lumière ne veut pas forcément dire qu’on comprend mieux ou qu’on respecte plus,” note-t-elle. Pour elle, la veste Tang est une bonne illustration de cet interêt de façade, purement esthétique : “Voir des gens non asiatiques, souvent même non racisés, la porter comme une pièce mode un peu cool, ça peut être dérangeant. Parce que derrière, il y a tout un imaginaire, et une culture moins valorisée, quand elle est prônée par les personnes concernées. Aujourd’hui, certains codes asiatiques sont hyper désirables, presque fantasmés. Mais cette valorisation reste très sélective. Elle passe souvent par une réinterprétation qui les rend plus “acceptables” dans un cadre occidental.”
Une tenue, un motif, une coupe n’a-t-elle de valeur que lorsqu’elle est “validée” par les cultures dites dominantes ? Pour Sovanna, consultante indépendante en communication digitale, d’origine vietnamienne, khmère, française et italienne, cela ne fait aucun doute : “Il y a vraiment ce phénomène où ça devient “cool” quand c’est validé par un regard occidental, plus que pour ce que c’est à l’origine. On le voit d’ailleurs bien dans la food. Toute ma vie on m’a dit que je mangeais des trucs bizarres, que ça sentait bizarre, que la texture était bizarre. Mais maintenant que l’Asie est à la mode, ce n’est plus bizarre, c’est même stylé.” Sur les réseaux sociaux, les trends se multiplient d’ailleurs dans ce sens. La dernière en date ? Se revendiquer une “Chinese girl” ou être dans une démarche de “Devenir Chinoise”, en adoptant des pratiques comme boire de l’eau chaude ou des concoctions aux baies de goji, manger du congee au petit-déjeuner et cuisiner des plats traditionnels chinois. “On voit plein de plats ou de concepts asiatiques qui deviennent “tendance” une fois qu’ils sont repris, renommés ou repackagés par des codes occidentaux. Alors que ça existe depuis toujours, mais sans être valorisé de la même manière, résume Sovanna. Si cela se note dans le lifestyle, la mode, elle, est loin de faire exception. Et fonctionne plus ou moins sur les mêmes mécanismes : “C’est vraiment cette idée d’extraction : on prend ce qui nous plaît, on enlève ce qui dérange, et on le réutilise ailleurs. Et là, on n’est plus dans l’échange, on est dans l’exploitation, rebondit Stella, Ça me fait un peu sourire, parce que c’est très révélateur de la manière dont la mode raconte ses histoires. On va facilement rattacher une tendance à une période ou à une esthétique déjà validée par l’industrie, parce que c’est plus rassurant, plutôt que de reconnaître qu’elle existe depuis longtemps dans d’autres contextes culturels.” En réponse, sur les réseaux sociaux, de nombreux contenus réagissent à diverses trends directement piochées dans différentes cultures et scandent en chœur : “Ma culture n’est pas une tendance”.
Où mettre la frontière entre appropriation et inspiration ?
Une question se pose alors : comment reconnaître et célébrer une culture à l’échelle mondiale, sans tomber dans l’appropriation culturelle ? Cette notion même fait d’ailleurs débat. Pour Souvanna, qui cite volontier la polémique du Viêt Café à Lilles, “on parle d’appropriation culturelle à partir du moment où une culture est utilisée sans reconnaissance, sans compréhension et à des fins commerciales, surtout quand les personnes issues de cette culture n’en bénéficient pas ou sont historiquement marginalisées.” Stella, elle, a une définition un peu différente, qui conserve tout de même cet élément de double-standard : “La ligne est assez fine entre inspiration et appropriation culturelle. Apprécier une culture, s’y intéresser, s’en inspirer, c’est pas un problème en soi. Le problème, c’est quand on commence à la vider de son sens pour en faire quelque chose de plus facile à consommer. On bascule dans l’appropriation quand il n’y a plus de contexte, plus de crédit, et surtout quand ça s’inscrit dans un déséquilibre. Quand certains peuvent s’approprier ces codes librement, sans conséquence, alors que d’autres ont été moqués, stigmatisés ou invisibilisés pour les mêmes choses.” Car finalement, commerciale ou non, la notion d’appropriation culturelle renvoie surtout à une inégalité de regard. Lorsqu’une personne célèbre sa culture, elle est pointée du doigt par le reste du monde. Mais lorsque le dominant se l’approprie, cette même masse populaire applaudit. Les exemples ne manquent pas, des tresses dites de “Kim Kardashian” aux Kolhapuri Chappals qui ne disent pas leur nom chez Prada, en passant par les jhumkas de Ralph Lauren. “On est quand même beaucoup plus sensibilisés à ces sujets d’appropriation culturelle qu’il y a 20 ans. Donc le fait que ce manque de contextualisation persiste, alors même que la prise de conscience est là, le rend encore plus problématique, rappelle Sovanna, Pour moi, le débat n’est pas forcément de savoir d’où ça vient de manière “pure”, parce que c’est souvent impossible à tracer de façon unique. Le vrai sujet, encore une fois, c’est plutôt : est-ce qu’on reconnaît qu’il existe des influences ? est-ce qu’on évite d’effacer complètement certaines cultures du récit ?”
Ainsi, si des exemples populaires concernant des marques ou des célébrités sont faciles à dénoncer, d’autres tendances flirtent avec les limites de l’appropriation. Récemment, Kendall Jenner qui a été érigé en symbole du chic, est célébrée pour sa manière de porter une écharpe fine et un caraco à bretelles fines “Dior Vintage”, alors que cela n’est ni plus ni moins que l’uniforme de toutes les stars de Bollywood des années 2000. “Je suis d’origine indonésienne, donc tout ce qui est kebaya, batik, les broderies, les jeux de superpositions, c’est des choses avec lesquelles j’ai grandi, souligne Stella, Et par exemple, une marque parisienne comme Antik Batik, s’est justement construite en partie sur ces inspirations-là. La fondatrice a découvert le batik à Bali et a commencé à créer des pièces en s’inspirant de ces techniques et de ces esthétiques, en les adaptant à une clientèle occidentale. Et c’est intéressant, parce que ça montre bien ce décalage : ce sont des codes qui viennent de ma culture, mais qui sont retravaillés, recontextualisés, finalement traduits pour devenir désirables dans un autre cadre, alors que dans un contexte plus proche de leur origine, ça peut être perçu comme traditionnel, voire pas spécialement fashion.”
La styliste nuance cependant : “Ce n’est pas forcément une critique frontale, parce qu’il y a aussi une vraie mise en valeur de savoir-faire artisanaux, mais ça montre bien comment la perception change selon qui porte, qui raconte, et dans quel contexte c’est présenté. Je me souviens vraiment de ce moment où tu reconnais quelque chose d’intime et familier, mais transformé au point que ça ne t’appartient plus vraiment. Et ça crée un petit décalage, un truc difficile à expliquer, entre fierté et frustration.” Une dualité également familière pour Souvanna. “Je pense par exemple à l’áo dài vietnamien (robe avec pantalon), au sarong porté par les hommes ou encore aux pantalons larges et fluides et à certaines vestes (tang jacket, kimono…). Ce sont des choses que j’ai toujours vues dans ma culture, mais qui n’étaient pas forcément considérées comme “cool”. Les gens se moquaient de mon père car il portait “une jupe” quand il venait me chercher à l’école. Et aujourd’hui, je les vois revenir dans la mode, parfois à peine modifiées et devenir des tendances. Ça crée un vrai décalage : ce qui faisait partie du quotidien, et qui n’était pas valorisé, devient désirable une fois remis en scène ailleurs. C’est à la fois valorisant, mais aussi un peu frustrant.”
Mettre l’Asie sur la carte de la mode
D’ailleurs, si notre collègue cite l’áo dài vietnamien, elle avoue elle-même ne pas avoir toujours su percevoir une référence à sa propre culture, notamment lorsqu’elle était plus jeune. “À l’époque, il y avait une forme de rejet et de honte autour de nos origines et j’essayais moi-même d’effacer tout ce qui était lié à ma culture asiatique multiple. Même si je comprends aujourd’hui que ces silhouettes comme la robe portée sur un pantalon sont profondément ancrées dans de nombreuses cultures asiatiques, ce n’est pas forcément le premier référent que j’ai en tête, je pense plutôt aux tendances des années 2000. Et avec le recul, je m’en veux un peu de ne pas avoir reconnu plus tôt que ça faisait aussi partie de ma culture.” La mode “occidentale” a en effet bien fait son travail : piocher sans nommer, jusqu’à effacer complètement ses inspirations orientales. “Elle s’inspire régulièrement de ce qu’elle qualifie d’“ethnique” pour ensuite les revisiter et les présenter comme quelque chose de plus “moderne”, résume Souvanna, Comme si ces pratiques n’étaient légitimes ou valorisées qu’une fois réinterprétées.” Mais comme nous le rappelaient toutes nos intervenantes, l’Asie est aujourd’hui à la mode. Et revendiquer une inspiration asiatique est même carrément devenu cool. Le must ? Dire que notre veste hyper pointue a été shoppée à Tokyo, ou que l’éclat de notre peau est due à des produits coréens. À Paris, les médias de sorties jouent aussi leur part dans cette consommation superficielle de la culture asiatique. “Le Nouvel An khmer à la pagode de Vincennes, c’est un moment important pour moi. On y va avec ma sœur depuis 10 ans. J’y amène mes amis chaque année pour leur faire découvrir, partager, comprendre ce que ça représente et ça me fait vraiment plaisir, nous apprend Sovanna, En revanche, quand je vois des contenus qui présentent ça comme “le truc à faire ce week-end”, un peu comme une attraction ou une foire, ça me dérange vraiment. Parce que là, on n’est plus dans la découverte ou le partage, mais dans une logique de consommation de contenu, où l’événement devient un décor pour générer des likes.” Cette même notion d est également dénoncée par Stella : “J’ai l’impression que ça sert parfois de décor, sans vraiment laisser la place aux personnes concernées de raconter leur propre histoire. On magnifie une image, mais on ne s’intéresse pas toujours à ce qu’il y a derrière.”
L’objectif ? Célébrer l’Asie et toutes ses facettes sans tomber ni dans la fétichisation de surface, ni dans l’appropriation culturelle. “Aujourd’hui, il y a une fascination pour l’Asie, mais elle reste assez superficielle. On aime l’esthétique, les tendances… Mais on oublie vite d’où ça vient, se désole Souvanna, Il y a encore un vrai manque de crédit, mais aussi une opportunité : celle de donner plus de place et de visibilité aux nouveaux designers asiatiques dans la mode occidentale. Et pourtant, l’Asie est une source majeure d’innovation, de savoir-faire et d’influence depuis des décennies.” Trop longtemps mise de côté, trop longtemps pillée sans jamais lui faire honneur, l’Asie est aujourd’hui tendance. Comme une paire de chaussures qui sera démodée dans deux saisons ? “On ne donne pas assez de crédit à l’Asie quand il s’agit de mode. Ou alors de manière très ponctuelle, presque opportuniste, observe Stella, Il y a une vraie fascination pour certaines esthétiques, mais sans forcément aller au bout de la démarche. On prend ce qui est beau, ce qui fonctionne visuellement, mais on ne valorise pas toujours les cultures, les histoires ou les personnes derrière. Donner du crédit, ce serait justement faire cet effort-là en continu, pas juste quand c’est trendy. Là, on est encore beaucoup dans une logique d’emprunt, plus que dans un vrai échange.” Plus désabusée encore, Sovanna élargit ça à tout un système, qui ne concernerait pas que la mode. “En même temps, dès que ça concerne l’Asie ou les Asiatiques, on ne donne jamais de crédit. L’Asie est encore trop souvent perçue comme une source d’inspiration uniquement et pas comme une référence à part entière. Comme si on ne voulait pas dire “c’est tel pays ou telle culture qui a créé ça”, mais plutôt le présenter comme une idée lointaine qu’on aurait juste étoffé. Ce qui pose question, c’est que beaucoup de codes sont repris, intégrés, parfois même centralisés dans la mode globale, mais sans que l’origine ne soit vraiment ne serait-ce que citée. Et aujourd’hui, ce n’est plus une question de manque d’accès ou de visibilité. Les créateurs, les scènes locales, les cultures sont visibles, plus accessibles.” Au monde de faire un effort.
13 avril 2026