De l’île de la tentation à la JLC Family, comment la téléréalité banalise la tromperie

Alors que l’Île de la tentation bat son plein, la mise en scène de l’infidélité par la télé réalité interroge, entre double-standards et prod’ qui poussent à la faute. Si c’est à la télé, c’est pas tromper ?

À gauche, Jazz de la JLC Family – À droite, Laureen de l’Île de la Tentation.

es fidèles de L’Île de la tentation se souviennent tous de cette scène : Tino, en couple avec Laureen, qui cède à une tentatrice dans les toilettes. Un moment culminant dans une montée progressive que sa compagne a suivie, impuissante, feu de camp après feu de camp. Pourtant, lorsqu’il doit s’expliquer, il invoque une ancienne infidélité de sa partenaire ainsi que des différences supposées entre hommes et femmes qu’il faudrait considérer. Un discours à la fois choquant et désenchantant. Car, sur M6 ou W9, il s’agit d’un refrain bien connu. “En télé-réalité, les mecs trompent, les femmes patientent, s’agace la journaliste Constance Vilanova pour Arrêt sur Images, En téléréalité, les hommes sont par nature infidèles et ne peuvent retenir leurs pulsions. Les femmes trompées, elles, prennent le rôle des éplorées ».

Ainsi, tandis que Tino se dénude pour une “prétendante”, peine à contenir des cris primaires en la regardant danser et se fait surprendre, pantalon baissé, dans les toilettes, Laureen, de son côté, se contente de contempler les étoiles avec un tentateur puis d’accepter un massage des épaules. Une attitude perçue comme une trahison par son compagnon, qui considère qu’elle a “dépassé les limites”, sans jamais remettre en question son propre comportement.

Infidélité et sexisme

Un dispositif que l’on retrouve d’ailleurs chez tous les couples de la saison. Alors qu’Hugo couche avec une des tentatrices sous l’œil des caméras (et de sa petite amie, Lucie), sa compagne, elle, se livre à l’un de ses tentateurs sur sa vie sexuelle catastrophique avec son partenaire. Le coup de grâce pour Hugo, qui semble plus blessé par sa réputation de bon coup mise à mal que par la peine faite à sa copine. Car en faisant ça, elle met non seulement à mal l’égo d’Hugo, mais aussi les normes de virilité mises en scène dans la télé-réalité. Dans le petit-écran, les hommes doivent être avides de sexe, et leurs compagnes doivent s’en accommoder.

Souvent, le “besoin” masculin est évoqué pour minimiser l’infidélité. La femme, elle, n’aurait pas de raison d’aller voir ailleurs, ni même d’être insatisfaite puisqu’en télé, comme dans les sphères masculinistes, son désir est nul. Et ne sert que de miroir à celui de l’homme. “Les productions valorisent la vie sexuelle active des hommes, qui trompent leur copine sous les yeux des téléspectateurs,” analyse dans Madmoizelle la journaliste Audrey Parmentier. Un comportement que les candidates n’ont pas d’autres choix que d’accepter. Dans son livre “Téléréalité : la fabrique du sexisme”, Valérie Rey-Robert explique : “[Ce sont] des femmes qui ont conscience de la violence et de la misogynie, mais font le «choix» d’adopter un point de vue misogyne et patriarcal également dans l’espoir de mieux s’en sortir de cette façon dans la vie et d’être protégée par les hommes qui partageront la leur.” 

L’une des incarnations les plus marquantes de ce que la féministe Andrea Dworkin désigne comme “les femmes de droite” est sans doute Jazz Correia de la JLC Family, qui encourage les femmes à se contraindre à avoir des relations avec leur partenaire. En effet, tandis que son mari, Laurent, enchaîne les écarts, elle a jugé pertinent de partager des conseils en story. Lorsqu’une femme lui confie : « Mon chéri me menace de me tromper car il y a moins de sexe depuis la grossesse et la naissance il y a deux mois », Jazz lui répond en l’incitant à se forcer : « N’oublie pas, les relations intimes sont très importantes pour l’homme ». Le message implicite ? S’il te trompe, c’est que tu n’as pas fait les efforts nécessaires – et que tu en serais, au fond, responsable.

Crédit photo : Capture d’écran Jazz Tv Show/Instagram

Deux poids, deux mesures

En télé, comme dans la vie, la tromperie ne serait pas la même si elle provient d’un homme, que si elle est perpétuée par une femme. La première est souvent justifiée par des différences prétendument biologiques entre les hommes et les femmes : ils auraient de plus gros besoins sexuels que les femmes, ce qui justifierait leurs incartades, et la “patience” de leur conjointe. Nous ne serions tout simplement pas fait du même bois. Dans une enquête de l’INED, on apprend que 75 % des femmes et 62 % des hommes estiment que “par nature, les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes” et que la tromperie relèverait donc plus de la pulsion que de la trahison. C’est d’ailleurs comme ça que Tino justifie sa tromperie à Laureen : “ça m’a échappé”.

“S’il y a une différence, c’est une différence de démonstration. Il est accepté et attendu que les hommes expriment, assument leur désir en bons mâles dominants. Les femmes ne le font pas, car elles ne sont pas censées prendre cette attitude qui serait “masculine”, au risque sans doute d’être qualifiées de castratrices, explique le Dr Patrick Papazian, médecin sexologue à Paris, à Slate, Il me semble que les hommes assument plus ouvertement leur désir, ou jouent le rôle qu’on leur attribue socialement : “Je suis censé avoir du désir, donc je vais dire que j’en ai pour montrer que je suis bien un homme”, ce qui est une prophétie auto-réalisatrice ». La télé-réalité n’étant finalement qu’un miroir grossissant de la réalité, ces mêmes mécaniques y apparaissent encore plus violemment. D’où la différence de réception entre les tromperies masculines et féminines sur l’Île de la tentation.

Alors qu’Hugo démarre carrément une histoire d’amour avec sa prétendante, lorsque sa compagne Lucie finit par se laisser séduire à son tour, elle ne le ferait que par manipulation, pour le rendre jaloux, par vengeance. Car si l’homme est faible “par nature”, la femme, elle, serait fidèle. Ce qui rend ses incartades encore plus condamnables. “Les femmes infidèles, elles, sont plus rares dans ces programmes. Elles n’entrent pas dans les codes genrés de la « femme idéale », prêtes à tout pour atteindre son objectif : garder « son homme », se marier et faire des mômes”, résume Constance Vilanova. 

Récemment, c’est Maissane, candidate très populaire, qui a incarné ce double standard. En couple avec Emine depuis quelques années, elle a essuyé les diverses humiliations de son conjoint, entre menaces, tromperies et même mariage surprise avec une autre, quelques mois après leur séparation. Pourtant, à grands renforts de programmes télé communs, le duo s’est reformé… jusqu’à ce qu’une prétendue tromperie passée de Maissane avec Sisik, un ami de son compagnon, refasse surface. “Je fais cette vidéo pour m’excuser de ce que j’ai fait aux personnes que j’ai pu blesser. J’ai très très honte. Ce n’est pas quelque chose qui me ressemble du tout, ce n’est pas quelque chose qui est dans ma personnalité,” a-t-elle partagé en story.

Rapidement, le schéma se dessine : Maissane s’excuse pour tout le mal qu’elle a fait (on apprendra par la suite que cette histoire s’était en réalité passée quand elle était célibataire). Emine, lui, parle longuement de sa peine, du sentiment de trahison, sous-entend des séjours à l’hôpital pour dépression. Sans évoquer ce qu’il lui a lui-même fait subir publiquement tout au long de leur relation. Sans grande surprise, sur les réseaux sociaux, une partie du public et des candidats de télé-réalité s’en sont pris à la jeune femme, exigeant des justifications de sa part.

L’Élue et la Tentatrice

Le but d’une femme en télé se dessine alors : être l’Élue, celle qui aura réussi à faire changer son infidèle de copain en homme parfait. Longtemps, ce modèle a été incarné par Carla Moreau, ancienne épouse de Kevin Guedj, dit “le Jaguar” parce qu’il (on cite) “rôde la nuit”. “L’exemple de Carla Moreau est intéressant, souligne Valérie Rey Robert, Pendant des années, elle a été représentée comme la victime et la vierge effarouchée. À la fin, elle donne l’impression d’être récompensée. Elle devient l’élue et remporte le gros lot ». S’ils ont depuis divorcé (Kevin l’aurait trompé avec Belle, qui était alors la petite-amie de son cousin. Carla, elle, aurait usé de la sorcellerie pour garder son homme), le couple a lancé toute une génération de prédateurs assagis par des femmes.

“Je lui ai pardonné ses infidélités, avant de partir vraiment… Il est revenu en pleurant en me disant vouloir des enfants avec moi. Je pense que Dieu l’a entendu : un mois après, j’étais enceinte !,” s’est félicité Manon Marsault, la femme de Julien Tanti dans une interview pour Public. La patience “paye”, au détriment de l’image des protagonistes. “En devenant mères, elles changent d’apparence et de posture : la jeune femme séductrice qui portait un minishort en jean avec un haut rose fluo devient une mère de famille posée, qui s’habille en tailleur et met en scène son couple et ses enfants dans d’autres programmes ou sur sa chaîne YouTube. Elle passe directement de la « putain » à la « maman ». La télé-réalité, qui était censée être un programme subversif, propage aujourd’hui une image complètement réactionnaire du couple,” poursuit l’experte

@exclutvoff

Julien Tanti infidèle, Manon balance avoir vécu la pire tromperie qui existe 😱 #manontanti #manonmarsault #julientanti #lesmarseillais #pourtoi #foryou

♬ Aesthetic – Tollan Kim

Cette fois-ci pour Marie Claire, Constance Vilanova analyse : “Il y a cette masculinité toxique et ces femmes qui veulent changer ces insatiables séducteurs en hommes à marier. Et pour la télé-réalité, l’amour doit faire mal, l’amour n’est pas sain ». Deux figures féminines se dessinent alors : L’Élue et la Tentatrice. Des personnages parfaitement scénarisés pour la télévision. Dans un Q&A sur Instagram, Constance, tentatrice de cette saison, en dévoile d’ailleurs la mécanique : “Je suis complètement contre la tromperie. Mais c’était mon rôle en tant que tentatrice et c’est ce que les femmes en couple voulaient c’était de voir si les hommes allaient céder à la tentation ou non. Donc, nous, on a juste fait notre rôle : pousser les hommes à bout sentimentalement ou physiquement parlant pour voir s’ils allaient céder à la tentation ou non et donner une réponse aux femmes”. Un rôle parfois difficile à tenir : “Je trouve que l’écart est très faible entre la tentatrice et la putain, avoue Loanne, candidate, à Sam Zirah, T’es la pour draguer, pour embrasser, pour séduire. Et c’est pas facile pour une femme d’assumer devant les gens qu’on aime flirter, draguer et que ça ne fait pas de moi une fille mauvaise. Il y a des filles qui paraissent très clean, et en vacances, elles sont comme nous. C’est à cause des hommes : ils veulent le stéréotype de la femme au foyer. Et avec qui ils trompent leurs femmes ? Avec des filles comme nous. Même au sein de l’Île de la tentation, j’ai vu des femmes se mettre des barrières par peur de ce qu’on allait dire d’elles.”

Quand l’infidélité fait de l’audience 

Quitte à s’être fait tromper, autant que cela soit rentable. Dès lors, outre les programmes dédiés comme l’Île de la tentation, de nombreuses émissions misent sur cet axe pour faire grimper l’audience. “Les relations toxiques créent de l’image. Il faut du clash, de la jalousie et plusieurs fois il est arrivé que la boîte de production fasse revenir l’ex d’un ou d’une candidate,” poursuit Constance Vilanova. Dès lors, il se murmure que Laureen et Tino seraient au futur casting des “Apprentis Aventuriers” aux côtés d’Emma, la tentatrice avec laquelle Tino a cédé. Un schéma répétitif : on a récemment vu Hugo et Marine, couple de la saison précédente, retrouver Katell (avec qui Hugo avait fauté sur l’Île) dans le même casting. Les productions adorent ce genre d’histoire, et si elles peinent à trouver des troubles fêtes, elles n’hésitent pas à intervenir elles-mêmes dans des relations, comme l’explique l’ancienne candidates Alix Desmoineaux au Monde.

“La télé-réalité, c’est comme une relation toxique. Les producteurs nous laissent entendre que, sans eux, on ne sera plus rien. Ils s’immiscent dans notre intimité et menacent de nous évincer si on fait trop de remous. Une fois, ils ont même appelé mon copain de l’époque pour lui suggérer de me quitter ». Elle a d’ailleurs été victime de cette machination à l’écran dans une saison des Marseillais quand son compagnon de l’époque, Benjamin, avait fauté avec une autre candidate : Océane. Nous sommes alors en plein Covid, et l’épisode bat des records d’audience avec 1,38 millions de téléspectateurs présents devant l’épisode. La tromperie génère de l’argent (on se rappelle de la séquence espagnole virale “Montoya, No !”), et ça, les candidats comme les prods l’ont bien compris.

Être l’Élue, oui, mais à quel prix ? “Toutes ces émissions mettent en avant que l’accomplissement d’une femme est de devenir mère – celles qui le sont ne cessent de répéter « Mon plus beau métier, c’est maman ». Cela met en avant le mariage comme l’accomplissement d’une vie, résume Valerie Rey Robert pour 20 minutes, Ces émissions nous disent que la femme doit attendre que l’homme ait fini de s’amuser et que l’homme doit s’amuser pour prouver sa virilité. Une fois que ceci est fait, ils doivent se mettre en couple, rester en couple, faire un beau mariage tout en blanc et faire des enfants ».

Mais que se passe-t-il quand la dynamique toxique se perpétue une fois qu’on a dit “oui” ? À la tête de son émission familiale la “JLC”, Jazz Correia n’hésite pas à parler des diverses incartades de son mari, Laurent, de façon aussi ouverte que mécanisée. Depuis quelques saisons, les trailers présentent toujours une Jazz chic, en tailleur, au bord des larmes, tenant sa relation et sa famille à bout de bras. Mère courage, mais aussi femme baffouée : elle reste parce qu’elle est forte, incarnant des valeurs familiales conservatrices, un courage qu’on imagine comme uniquement féminin, et une fidélité sans faille. Son mari lui, essaie. Et ça suffit, finalement. “Tout le monde me dit “comment tu fais pour supporter tout ça ?” Mais je ne supporte pas tout ça : je vie avec”, admet-elle devant la caméra, renforçant ce scénario de la femme blessée. Mais toujours dans son rôle.

24 mars 2026

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De Lena Situations à Iris Mittenaere, peut-on laisser les femmes célèbres vivre leurs histoires privées en paix ?

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