Les animaux des influenceurs sont-ils des accessoires à buzz ?

Après avoir fait croire au kidnapping de son chien Albert, l’influenceur Cyril Schreiner a finalement avoué que toute cette mise en scène était fausse. Et s’inscrit dans une longue tradition de créateurs de contenu exploitant leurs compagnons à quatre pattes pour générer du clic.

Albert et Cyril Schreiner / Tina et Isabeau De La Tour. Crédit photo : Instagram

“C’était une très mauvaise blague. Je voulais vous faire du contenu, du divertissement, je l’ai fait de la pire des manières ». Clap de fin pour l’affaire Albert. Depuis plus d’une semaine, l’influenceur alsacien Cyril Schreiner a embarqué tous les utilisateurs des réseaux sociaux dans la recherche de son carlin, prétendument volé chez lui. Particulièrement touchés au début, les internautes ont finalement émis des doutes face aux incohérences de l’influenceur qui, sous la pression, a fini par avouer avoir monté cet enlèvement de toute pièce dans une vidéo. Un contenu qui a blessé ses millions d’abonnés, qui n’ont pas manqué de lui faire savoir en commentaire. “On s’est réellement inquiétés pour toi, Albert et Christine (l’autre chien de Cyril Schreiner, ndlr). Tu ne prends vraiment pas conscience du mal que tu as fait. Certaines asso ont perdu beaucoup de temps et d’énergie à vouloir te venir en aide. Tout ça pour des vues snap et du fric. J’ai tellement honte pour toi”.

Des associations qui, elles aussi, se sont soulevées contre le créateur de contenu, allant jusqu’à porter plainte. L’ONG YouCare a ainsi publié un communiqué ce mardi pour expliquer son action en justice : “YouCare dépose plainte contre l’influenceur Cyril Schreiner pour avoir orchestré le faux kidnapping de son chien dans le but de faire le buzz et de s’enrichir sur Snapchat et Tiktok, peut on ainsi lire, Aujourd’hui nous avons mandaté nos avocats pour saisir le Procureur de la République. Notre objectif est clair : faire condamner cette Pratique Commerciale Trompeuse et mettre un terme au détournement lucratif de la cause animale. » Car derrière cette histoire, c’est finalement tout un système qui est exposé : celui de la course aux clics, au buzz, qu’il soit good ou bad, et à l’argent. Et sur les réseaux sociaux, les animaux participent malgré eux à la popularité de leurs célèbres propriétaires.

Albert, Jacques, Hermès… stars malgré eux

En décembre dernier, l’influenceuse So Kahina a fait mourir de rire tout Internet grâce à l’attitude de son chien Jacques, manifestement hyperactif, contrastant avec le calme olympien de sa maitresse. La créatrice de contenu dit ne pas comprendre pourquoi personne ne veut garder son chien pendant qu’elle doit s’absenter, tandis que celui-ci semble monté sur ressort. Une vidéo, aussi comique soit-elle, qui a alerté les éducateurs canins et vétérinaires. Oui, c’est drôle. Non, ce n’est pas normal. “D’un point de vue humain, c’est rigolo, oui. Mais du point de vue du chien, il ne faut pas oublier que ça ne l’est pas. Ce chien a des troubles du comportement, analyse l’éducatrice Isis Du Rosier Blanc sur TikTok, Pourquoi Jacques a ce comportement qui fait rire tout Internet ? La raison n’est pas super fun. Soit il y a un syndrôme d’hyperactivité qui n’est pas vraiment traité et/ou il y a un manque de réponse à ses besoins fondamentaux. Et manifestement des lacunes au niveau de l’éducation canine et de la compréhension du langage corporel canin.”

La vraie question est : qu’est-ce que So Kahina a à gagner à faire traiter son chien ou à s’intéresser plus profondément à l’éducation canine ? La paix, sûrement, mais pas les followers. Attention : l’idée n’est pas de remettre en question son amour des animaux (elle est notamment engagée dans la cause animale et tente d’ouvrir son propre refuge avec sa mère), mais l’exploitation, parfois inconsciente de ces derniers. Car c’est un fait : depuis cette vidéo de Jacques, son nombre d’abonnés a explosé. Et les vidéos mettant en scène la bizarrerie de son animal de compagnie aussi. On voit par exemple que Jacques n’est pas propre, mais que So Kahina dit qu’il faut considérer ses déjections comme “des petits cadeaux”. Et le laisser faire ses besoins où il veut. Là encore, il y a un problème. Pire encore, le chien mord, ce qui ne semble pas alerter sa propriétaire, qui demande à son ou sa future dogsitter de s’en accommoder. Elle n’est pas juste patiente ou gentille : cette négligence fait des vues. Et lui rapporte de l’argent.

Une étude récemment publiée dans le Journal of Advertising Research révèle que les “petfluenceurs” – les influenceurs qui utilisent leurs animaux dans leurs contenus – semblent avoir un avantage sur les influenceurs humains des réseaux sociaux (IMS) en termes de fiabilité. Donc pour un influenceur qui vit des partenariats, se montrer avec un animal de compagnie, c’est tout bénéf’ pour vendre. Ainsi, avant l’effondrement des agences de placement, les anciennes stars de télé-réalité reconverties en créateurs de contenus se sont tous affichés avec des chiens : Hermès, Chanel et Dior pour Maeva Ghennam, Blue pour Jazz Correia, Prince et Oréo pour Shanna Kress… Tant de petites bestioles ultra-présentes sur les réseaux que l’on a plus vues, du jour au lendemain. Si certaines disparition ont été justifiées (plus ou moins bien) par leur propriétaires, d’autres se sont faites soudainement, sans que cela ne soit jamais évoqué.

“La simple présence du chien peut permettre d’attirer l’attention des utilisateurs d’Instagram qui sont soumis à une très grande quantité de contenus qu’ils visualisent sans grande implication, détaillent les chercheurs I. Audran, Jean-Marc Ferrandi et Nathalie Fleck-Dousteyssier dans une étude publiée à Paris en 2023, En effet, les individus ont une tendance innée à être attirés par les entités vivantes, d’autant plus qu’elles possèdent des traits infantiles, comme de nombreuses races de chiens populaires, ce qui suscite un réflexe néoténique (conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce, ndlr. (…) L’utilisation du chien hors des catégories de produits qui le concernent permet donc de capter l’attention de l’utilisateur d’Instagram et d’ajouter une dimension humoristique, ce qui permet aux annonceurs de se démarquer ». Encore faut-il que la relation influenceur/animale soit attrayante, par l’humour, la complicité, ou la mignonnerie de la petite bête. Sinon, la stratégie de l’animal/accessoire peut vite se retourner contre nous.

Des victimes de la mode

Car oui, sur les réseaux, c’est malheureusement souvent de quoi il s’agit : utiliser son animal comme un accessoire, un générateur de clics, un sac à main qui complète notre tenue. La preuve avec Jazz et Laurent Correia, justement, qui ont récemment adopté Brownie, “sublime, petite femelle, teacup que nous avons acheté via @palaceofpuppiesbyness qui arrive tout droit de Corée,” comme on peut le lire sur le compte Instagram de leur fille, Chelsea, 7 ans. Les mots utilisés ne diffèrent pas de ceux employés pour parler d’un produit venté dans un partenariat, ce que le YouTubeur Sam Zirah a d’ailleurs dénoncé dans son émission AJA : “Donc maintenant, on envoie des chiens via des avions, un peu comme on enverrait des lettres ou comme on ferait venir des colis Temu ou SHEIN. Sur le compte de là où ils se sont procuré cet animal, lisez la légende : VIP Worldwide Delivery. Si on est pas dans la chosification d’un animal.”

Il poursuit : “Ça ressemble à une pub, parce qu’à partir du moment où tu tagues quand même la société qui t’a fourni, pardon, mais cette ‘chose’, c’est soit que tu as eu un avantage en terme de tarification, soit que tu n’as pas payé et tu leur fais de la pub en échange. Sur le site, les chiens sont présentés comme des articles de luxe, sur des malles Louis Vuitton, » Et rappelle au passage que Blue, le premier chien du couple a disparu du jour au lendemain de leurs réseaux, et que Jazz et Laurent ont également “du” se séparer de leurs dobermanns, tout en continuant à acheter des animaux. Car la mode n’est plus aux bouledogues ni aux grands chiens, mais aux teacup, des chiots de petites races, modifiés génétiquement pour être le plus minuscule possible. Un fléau qui a d’ailleurs poussé l’Union Européenne à interdire la reproduction de chiens et chats comportant des caractéristiques physiques extrêmes en décembre dernier, dans le but de freiner la sélection génétique à outrance, qui a fragilisé la santé en particulier des chiens de race. 

De plus, le chien est choisi en fonction de sa race “à la mode”. On voit ainsi fleurir des Teckels et autres Bergers Australiens sur les réseaux sociaux : “Il y a un effet de mode sur les races de chien, et ça se voit d’ailleurs dans les statistiques. On voit d’année en année avec certaines races qui d’un coup vont complètement exploser et à l’inverse, d’autres qui, progressivement être beaucoup moins populaires, rappelle Gaëlle Le Calonnec, Docteur vétérinaire, pour Brut, Il faut se dire que dans l’élevage canin, la reproduction, est souvent liée à des mâles étalons, qui vont beaucoup se reproduire, et on va avoir un fort taux de consanguinité, ce qui amène beaucoup plus facilement de maladies ». Les gens ne cherchent plus à avoir des chiens en bonne santé, mais de jolis chiens. Car sur les réseaux sociaux, c’est bel et bien l’image qui prime, pas le bien être animal. Tina, le lévrier d’Isabeau De La Tour, portait ainsi des colliers Prada et des vestes Barbour aux premiers rangs des défilés, où apparait sur certains post en collab avec des marques, quand Louis Vuitton, Aigle ou encore Tiffany’s sortent des collections “pet-friendly” aux prix complètement délirant pour ravir ces maîtres désireux d’avoir le chien le plus Instagrammable possible.  

Que se passe-t-il alors quand on a adopté un chien qui n’est plus à la mode ? “Il y a une forme de consumérisme. Un éleveur va chercher à s’adapter au marché, même si beaucoup font un travail là dessus. Mais ça reste un marché avec tous les risques que cela implique ». Et les associations déplorent ainsi de plus en plus d’abandons de Border Collie, de Husky ou de Berger Australien. “Régulièrement mis en avant dans les médias, ces animaux sont souvent adoptés sur un coup de cœur irréfléchi sans prendre en compte leurs besoins importants de dépenses physiques et mentales, rappelle Carole Retrou, responsable du refuge SPA de Chamarande, La forte représentation de ces races à la mode parmi les chiens recueillis explique en partie le phénomène de saturation continue que connaissent les refuges de la SPA depuis plusieurs années.​” 

Cautionner la maltraitance pour des likes ?

Le problème, c’est qu’à force, l’opportunisme des adoptions (ou “achat”, comme disent les Correia) commence à se voir. Et des mises en scène, comme celle de Cyril Schreiner, font l’effet inverse de celui escompter : décevoir au lieu de séduire, briser le lien avec sa communauté, et même avec son équipe puisque ce mercredi 11 février, son agence JENNAGENCY a publié un communiqué pour annoncer qu’elle mettait fin à sa collaboration avec l’influenceur et qu’elle se désolidarisait de ce dernier arc narratif. Car si la mignonnerie fait cliquer, l’utilisation visible de son animal comme appât à buzz, elle, fait se désabonner fissa.

Le Parti animaliste, qui s’est également saisi de l’affaire, l’a rappelé : “un animal n’est pas un outil de storytelling ni un accessoire marketing ». Et dénonce une “dérive structurelle” favorisant “l’exploitation d’animaux comme supports de divertissement et de revenus publicitaires sur les réseaux sociaux, sans cadre protecteur suffisant ni contrôle effectif« . Pour lui, “au-delà de la tromperie commerciale, cette mise en scène banalise la maltraitance et le vol d’animaux et fragilise la crédibilité des véritables alertes de détresse animale”. Et la maltraitance, c’est bien la limite que même les réseaux sociaux, avides de buzz, ne veulent surtout pas voir. On se souvient tous notamment de Hope, une petite chienne de quatre mois retrouvée défigurée après avoir été victime de violences de la part de « ses propriétaires », le couple d’influenceurs Rop et Rocka FrenchRapQueen, qui l’avaient utilisée dans un clip. En 2025, Rop a été condamné à deux ans de prison. 

11 février 2025

Previous Article

Découvrez les créateurs qui font rayonner la Méditerranée

Next Article

Le nouveau fléau sur Vinted : du dropshipping de produits SHEIN ou Temu sous l'appellation Vintage

Related Posts
Lire la suite

Avec Sam Zirah, télé-réalité et politique, même combat

Présent sur YouTube depuis 10 ans, Sam Zirah s’est d’abord fait connaître pour ses interviews de stars de télé-réalité avant d’élargir son champ d’invités aux politiques, toujours encouragés à parler “en toute intimité” dans son décor rose bonbon. Un virage à 360° finalement pas si étonnant.