Entre hypersexualisation et caricature, le prénom porte en lui une connotation, souvent renforcée par un usage culturel. De la “Fatima” de Gims à la “Zoubida” de Vincent Lagaffe, quand un artiste s’empare d’un prénom, ça n’a pas que du bon.

Alors que l’on annonçait sur nos réseaux sociaux le premier extrait du featuring très attendu entre Maitre Gims et Théodora, un commentaire sous notre post a attiré notre attention : “L’essentialisation de la jeune meuf latina/maghrébine qui correspondrait à certains codes de beauté… on est fatigué.es. Laissez les Fatima tranquilles ». En effet, sur le refrain, on peut entendre Maître Gims chanter : “Jeune, belle, latina. Nord Africa. Dites à Fatima que tout le monde va té-ma ». Une description succincte qui, rapidement, forme une image mentale : on imagine cette Fatima comme sexy, aux cheveux bruns et à la peau mate, aux formes pulpeuses. Mais pourquoi ?
De Fatima à Melissa, sexualité et exotisme
Pour l’autrice de l’essai “Des beurettes” (2003) Nacira Guénif-Souilamas interrogée par Slate, cet imaginaire est fabriqué de toute pièce par le colonialisme : “Il y a un présent colonial de l’image des femmes arabes qui sont racialisées et sexualisées en raison d’une culture coloniale. La question de la sexualisation et de la possession de ces femmes est une thématique récurrente dans notre société. Notre monde s’inscrit en droite ligne de ce passé.” Dès lors, en choisissant un prénom à consonance arabe ou maghrébin pour parler d’une fille “jeune et belle”, Maître Gims ne renvoie pas la même chose qu’en chantant un autre prénom, moins “connoté”.
Le truc, c’est que c’est ce même imaginaire colonial qui nourrit l’industrie du porno. Le terme “beurette” est d’ailleurs l’un des plus recherché sur les plateformes pour adulte et a doucement cessé de ne désigner qu’une femme maghrébine pour englober toutes les minorités. “Depuis quelques décennies, les femmes d’origine arabe sont devenues des objets de fantasme dans ce milieu. Sur les sites pornographiques, des catégories telles que « beurettes » ou « voilées » témoignent de cette fixation stéréotypée, soulève le chercheur en histoire et auteur Mohammed Ibn Najiallah dans le Club de Médiapart, Plus encore, on observe un glissement sémantique inquiétant : le terme « beurette », autrefois neutre, est désormais associé à une connotation péjorative et équivalent au mot « prostituée ». Il n’est pas rare de trouver des intitulés de vidéos comme « beurette latina », « beurette blanche » ou « beurette sénégalaise », attribués à des actrices, souvent amatrices, de ces productions ». Chez Gims, Fatima n’a pas vraiment d’identité : elle incarne un fantasme multiple, celui de la femme maghrébine, mais aussi latina, et plus largement de la femme exotique, à une beauté plus “sauvage”, et à une sexualité plus exacerbée. La même image qu’incarnait Nabilla Benattia dans le clip à sa gloire du chanteur Sofiane, « Dingue de toi (Nabi-Nabilla) ». Faisant l’éloge d’un « boule qui valait de l’or » ou d’un « corps qui met la pression », Sofiane essentialise celle qui était alors la « bimbo » la plus célèbre de France et contribue à bâtir cette image de femme superficielle, dont la plastique serait le seul atout.
On retrouve une dynamique assez similaire avec les prénoms “des îles” (ou dont la sonorité renverrait à cet imaginaire). Citons un article de GQ de 2017 : “ah, Vanessa. Cette connotation tahitienne évoque des rêves postcoloniaux, des seins nus, des colliers de fleurs et des levrettes à la vanille ». Si l’article intitulé “Ces prénoms qui sentent le sexe” n’a pas très bien vieilli, il nous donne l’occasion de nous attarder sur la chanson “Vanessa” de Doc Gynéco, qui décrit un fantasme fiévreux mettant en scène l’ancien membre du Secteur Ä avec une jeune fille que “toute l’Afrique aime beaucoup”. Si la chanson hyper graphique était manifestement dédiée à Vanessa Paradis, difficile tout de même de ne pas faire le rapprochement avec la sonorité du prénom évoquée par GQ ou par Cosmopolitan, citant Smardate, qui assure que “les femmes dont le prénom se termine par un “A” sont sexuellement plus actives”. “Selon les chercheurs, les prénoms se terminant par un « A » sembleraient plus exotiques et séduisants dans l’esprit des hommes”. Quand à cela s’ajoutent les fantasme coloniaux, ça donne “Melissa” de Julien Clerc au refrain plus que malaisant : “Mélissa, métisse d’Ibiza vit toujours dévêtue”. Alors que la chanson décrit le corps d’une femme manifestement harcelée par tout un tas d’hommes qui la zieutent à la fenêtre, Julien Clerc nous invite : “Oh, matez ma métisse (Melissa) Oh, ma métisse est nue.”
L’article GQ poursuit : “Olga, Sasha, Oksana, Natasha, Svetlana, et tous les prénoms slaves. C’est horrible à dire mais de Prague à Moscou nous sommes en terre marquée par le porn cheap et les épouses à acheter. » Alors quand Sosso Maness et PLK chantent “Ma gadji c’est Petrouchka” ou que JUL nous explique que sa copine a les “cheveux longs comme Nikita” (très probablement en référence à l’actrice de films pour adultes Nikita Belucci), là encore, cela renvoie à tout un univers empreint de sexisme et de fantasmes.
Quand le prénom devient une excuse raciste
Mais l’utilisation de ces prénoms féminins sert surtout au fantasme sexuel, d’autres artistes, eux, n’hésite pas à se vautrer dans le racisme. Rappelons nous de Vincent Lagaf et de sa “Zoubida”, interprétée par l’ancien présentateur du Bigdil avec un accent maghrébin ultra-stéréotypé. L’histoire, c’est celle de Zoubida, habitante de Barbès, qui s’enfuit sur un scooter volé par son ami Mokhtar pour aller au bal (où elle n’a pas le droit d’aller sous peine de se prendre un coup de babouche), avant de se faire arrêter par la police. Les pires clichés racistes. “La Zoubida, donc. Notez-bien le LA qui précède Zoubida, il a son importance. On dit LA Zoubida, comme on dit LA chaise, LA table, LA merguez, LA mule ou encore LA bougnoule, s’indigne Redwane Telha au micro de France Inter, Parce qu’on ne va pas passer par quatre chemin, c’est bien de cela dont il est question dans cette chanson : de bougnoule. Et si j’utilise ce terme, c’est justement pour faire écho à la violence que l’on se prend, lorsque l’on est arabe en France et qu’on entend La Zoubida. Vous pouvez me croire, j’en suis. On a l’impression d’être des bougnoules. Rien de plus.”
Le clip n’est pas mieux : Lagaf’ en djellaba ou grimé en femme voilée sur un tapis volant. “Cette chanson est choquante. Ce clip est choquant. Et le succès de ce titre est encore plus choquant. Toujours est-il que ça n’avait suscité qu’une toute petite polémique à l’époque, poursuit le chroniqueur, Et je pense savoir pourquoi : au début des années 90, il y avait très peu d’arabes et de noirs médiatiques qui auraient pu se révolter face à ces caricatures infâmes. Les Arabes et les Noirs n’avaient pas accès au micro. Ils étouffaient leur cri devant la télévision.”
Mais l’époque, aussi rétrograde soit-elle, n’excuse pas tout. La preuve : en 2012, Keen’V chante “Elle t’a maté (Fatoumata)”, en référence à l’affaire Strauss Kahn/Diallo. Un viol tourné à la dérision qui insiste sur l’origine éthnique et sociale de la victime : “Tu as préféré ses seins moins clairs que ceux de ta femme hein” ; “Pendant que tu vois ta vie s’étaler, oh, dans les médias / Tu te dis que l’addition est salée, oh, dans l’immédiat /Car elle a peut-être mentis, je sais pas, ou dit la vérité, je sais pas ». Quelques années après la sortie de son titre, le chanteur performe sur le plateau de Cauet où Loris Giuliano, alors chroniqueur dans l’émission, s’est adonné à un blackface pour incarner la fameuse “Fatoumata”. Une séquence qui a l’époque déjà, n’avait pas fait rire Fatou N’Diaye, créatrice de contenus derrière de Black Beauty Bag, qui, pour le Huffington Post, rédigeait un billet au sujet de son prénom, trop stigmatisé.
“ »Fatou » était devenu le qualificatif péjoratif pour nommer ces filles noires dont la caricature ferait penser au film « Bande de filles ». La « Fatou » est une fille noire mal éduquée, qui crie dans la rue, qui a un look vestimentaire désastreux. Si vous cherchez la « Fatou » il faut aller du côte des cités, de Châtelet les Halles ou de gare du Nord. La « Fatou » est crade, elle sent pas bon, et elle a un teint très foncé, son tissage ressemble à une vieille queue de raton laveur, elle parle comme un mec et en plus si ton regard a le malheur de croiser le sien, elle et ses copines se chargeront de te refaire le portrait illico presto. Le FFF clan (Fatou Flinguée Fâchée) ou niafou marche en gang. La « Fatou » c’est la bonne à tout faire, c’est la jeune fille que l’on voit passer dans la rue et que l’on va traiter de moche. C’est la petite de la cité que les grands vont apostropher pour aller leur faire des courses ou passer un message ». Et le rappelle : en plus de la misogynie et du classicisme, le prénom est un marqueur social.
Notion de classe et politique
Comme le disait Sefyu : “La légende veut qu’Aminata, Momo, Sabrina, Mamadou vivent catalogués”. Et les Sabrina, elles, sont très largement citées dans la musique. Difficile d’oublier celle qui, pour le coeur de Damso, dansait la Macarena ou de celle citée par La Fouine dans “Du bout des doigts”. Très porté dans les quartiers populaires, le prénom a récemment fait l’objet d’une étude du sociologue Baptiste Coulmont sur les mentions très bien au baccalauréat et les prénoms des élèves qui l’obtiennent. Résultat ? Bac : 17% des Juliette ont obtenu une mention “très bien” contre 2,5% des Sabrina. “Le prénom n’est pas magique. Il ne favorise pas de lui-même un résultat plutôt qu’un autre. Le prénom est le reflet indirect de l’origine sociale,” détaille le sociologue. L’étude rapproche le prénom Sabrina d’autres prénoms comme Alison, Christopher, Cindy, Dylan ou Kevin. Des prénoms “de beauf” pour beaucoup. Alors quand ces derniers sont couplés avec une consonance orientale, comme Sabrina, c’est la double peine. Pour reprendre les mots de Francis Cabrel, repris par Diam’s : “De toute façon, personne ne t’aide, quand tu t’appelles Saïd ou Mohamed”.
C’est d’ailleurs la même artiste qui a signé l’un des plus gros tubes portant un prénom pour titre : “Marine”. S’adressant directement à la fille de Jean Marie Le Pen, la rappeuse répète son prénom jusqu’à en faire le refrain d’un hymne de résistance à l’extrême droite. Et rappelle que le prénom ne fait pas tout : “Marine / T’as un prénom si tendre / Un vrai prénom d’ange / Mais dis-moi c’qui te prend”. Alors quand Diam’s répète le prénom 17 fois, les autres Marine qui ne partageraient pas les idées politiques de la présidente du FN s’agacent, à l’image de Marine Tondelier : “Elle a privatisé ce prénom parce qu’elle voulait effacer son nom de famille,” analyse l’écologiste au sujet de son adversaire. Et a contribué à faire d’un prénom à l’origine navale celui d’une France conservatrice. Et ça, Diam’s ne fait que le rappeler.
20 janvier 2026