À 10 ans on n’est pas une bomba Latina

Rencontre avec la photographe française et d’origine péruvienne Claudia Rivera qui déconstruit les clichés autour des femmes latines dans sa première exposition.

Série photographique montrant la diversité des femmes Latina en France par Claudia Rivera

Claudia Rivera, 22 ans est née à Paris. Le visage du Pérou, pays natal de ses parents, elle n’en dessinera les contours qu’à travers des photos envoyées par sa famille durant son enfance en France. Ses parents qui ont fui la guérilla dans les années 90, se sont rencontrées à Paris. Depuis la capitale ils reçoivent des nouvelles de leurs proches grâce à des clichés envoyés par la poste. Au dos des petites notes racontent le quotidien. Autant de cartes postales qui ont très vite invité Claudia à considérer la photo “comme un médium pour raconter des choses, d’être le moyen de participer à un travail d’archives tout en gardant le lien avec ma famille”, nous explique celle qui à travers son exposition Ñañaykuna veut donner de la voix aux femmes Latina en France. Pour qu’on comprenne la richesse des visages de cette communauté mais aussi pour sortir des clichés de la “bomba latina”. Un surnom qui l’a très vite mise mal à l’aise, la propulsant rapidement d’enfant à femme ultra sexualisée. Un cliché qui l’a pendant plusieurs années questionné sur sa construction en tant que femme.

Série photographique montrant la diversité des femmes Latina en France par Claudia Rivera

ANCRÉ : Comment est né ce projet photographique ? 

Claudia Rivera, photographe : Je suis étudiante en master d’étude de genre. Et pour accompagner mon mémoire je voulais trouver un moyen de rendre accessible à tous mon sujet qui est le suivant : la représentation des femmes latino-américaines en France. Je ne voulais pas qu’il se cantonne à un cadre universitaire. Alors pour accompagner ce thème j’ai créé un fanzine pour illustrer la diversité des femmes latines. Je voulais aussi que les gens qui n’ont pas forcément eu la chance d’aller à l’école, c’est le cas de personnes dans ma famille, puissent avoir accès à ce savoir sans qu’il y ai la barrière de la langue. J’ai lancé un appel sur Instagram pour photographier les femmes de la communauté Latina en France et j’ai reçu de nombreux messages. C’est la genèse de cette exposition mais aussi de ce projet qui ne cesse de grandir.


Comment sont représentées justement les femmes latino-américaines en France ?

De façon générale la communauté latino est très peu représentée en France. Parce que même s’il y a eu des mouvements de migrations ils sont moins importants que ceux d’autres populations. Les latinos qui ont quitté leur pays sont aussi davantage allés vers l’Espagne, l’Italie, le Portugal ou les États-Unis. Quand on est une femme on se retrouve en plus à l’intersection des questions raciales et des questions de genre. On est discriminées à la fois parce qu’on est des femmes, puis parce qu’on est d’origine latino-américaine. On a aussi très peu de représentations avec lesquelles se construire, on grandit sans aucun modèle.

“Il y a une infinité de modèle de Latina et toutes sont légitimes.”

Claudia Rivera, photographe

Le “role modèle” ça a donc son importance ?

Moi j’ai trouvé ça très violent de ne pas avoir de miroir en quelque sorte. Les seules représentations qui viennent jusqu’à nous quand on parle de femmes Latina, elles sont issues des États-Unis. Ce sont Shakira, Jennifer Lopez… des femmes très sexualisées et on nous associe très vite à ça. Être Latina c’est quasi immédiatement être propulsée dans un imaginaire ultra fantasmé. Ça ne date pas de maintenant, cet imaginaire il s’est créé déjà à l’époque coloniale. Quand Christophe Colomb va découvrir ce qu’il appellera l’Amérique, il décrira les femmes latines comme des personnes nues aux longs cheveux. On est associées à un corps et présentées comme sexuellement disponible. C’est pour cela que je parle du manque de représentation en France et de ce qu’il perpétue. De fait, parce qu’il n’y a pas d’autres références, on est associées à cette image ou à celle hyper-sexualisée des stars américaines connues.

Les jeunes femmes que tu photographies ont-elles eu le même ressenti ?

En discutant entre nous on s’est rendues compte qu’on avait toutes souffert de la même chose. La Latina elle est représentée à partir d’un modèle unique, qui a un physique, qui a un caractère. La femme Latina elle ne doit ni être trop blanche, ni trop noire, avec de longs cheveux noirs, avec des formes. Et dès qu’on ne ressemble pas à ça, même nous on ne se sent presque pas légitime de se revendiquer comme Latina. Si on ne ressemble pas à ce que les gens attendent de “la Latina”, on se sent nous même exclues. L’Amérique latine c’est un des endroits où il y a le plus de métissage dans le monde et les gens ont très peu conscience de ça. Ce qui est d’autant plus violent, c’est que nous on en a conscience de cette diversité de physiques. Culturellement également on est multiple, c’est ultra riche l’Amérique latine. On ne peut pas voir la Latina comme une personne uniforme et homogène, ne serait-ce que culturellement. Il y a une infinité de modèles de Latina et toutes sont légitimes.

Série photographique montrant la diversité des femmes Latina en France par Claudia Rivera

Quelles sont les réflexions clichés qui reviennent le plus souvent ?

Moi par exemple je me suis toujours vue comme péruvienne, mes parents m’ont élevé dans cette culture de manière très forte. Mais dès la primaire à l’école on me disait “non tu es Latina”. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je connaissait le mot, on entend par exemple “radio Latina”, ce genre de choses, mais ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai compris le sens du mot. Ça a été super violent. L’anecdote que je raconte souvent c’est celle de mon professeur de mathématiques qui dès la sixième, alors que je n’avais que 10 ans, m’appelait “Claudia la bomba Latina”. C’est une femme sexy la bomba Latina. On n’est pas une bombe sexuelle à 10 ans. Et moi je me construis comment par rapport à ça ? Je suis péruvienne avec une culture andine, où est-ce que je me situe comme Latina slash femme sexualisée alors que je suis en plein dans la construction de moi-même.

Est-ce qu’on peut faire un parallèle entre la latina et la beurette ?

C’est la double peine en réalité. Parce que comme on a du mal à nous situer, on nous prend aussi parfois pour des maghrébines. J’ai subi de l’islamophobie, on m’a surnommé beurette aussi. En plus du racisme derrière tout ça, ça amène encore plus de complexité sur la recherche de soi et de ses origines. On remet constamment en question votre identité quand vous êtes Latina.

Série photographique montrant la diversité des femmes Latina en France par Claudia Rivera

Est-ce que tu en es venue à mettre en place des mécanismes de défense ?

Pendant longtemps je ne comprenais pas ma valeur. J’étais juste un fantasme, un objet sexuel. La passage de l’enfance à l’adolescence a été très dur. Tu es enfant mais malgré toi on va te sexualiser. Aujourd’hui je sais ce que ça englobe d’être Latina, toute la richesse et j’en suis très fière, donc j’ai plutôt adopté un attitude ‘je m’en foutisme” vis à vis des clichés.

Est-ce qu’on peut parler d’une libération de la parole des femmes Latinas en France ?

Ce projet il a permis de nous représenter comme nous on avait envie. De proposer de nouveaux modèles de femmes Latinas. On a toutes des profils différents, on n’est pas juste des filles de clips. Chacune a une histoire, un pays, un culture. Si tu regardes les visages des filles sur mes photos, il n’y en a aucune qui se ressemble. J’espère que ça aura permis ça. De voir en vrai notre diversité.

Série photographique montrant la diversité des femmes Latina en France par Claudia Rivera
À droite, la photographe Claudia Rivera

Exposition et évènement Ñañaykuna
Du 25 au 27 mars
Au Studio Club
38-40 Rue de la Victoire
75009 Paris

Le programme complet ici

25 mars 2022

Previous Article

Stüssy, Ganni et Brownie, les nouvelles boutiques cool de Paris

Next Article

DAVINHOR feat Bolemvn, Selah Sue avec Damso : les duos musicaux de ce vendredi

Related Posts
Lire la suite

Restons barbares

Dans son livre "Rester barbare", la journaliste Louisa Yousfi offre une ode à l'émancipation, tout en se demandant comment les rappeurs sont devenus les porte-paroles des femmes issues de l'immigration.