Près de trente ans de carrière, des tubes à la pelle et un nom connu de tous les millenials : Nâdiya. Icône absolue des années 2000, la chanteuse se livre comme rarement. Et continue de bâtir sa légende.

“En arabe, Nâdiya veut dire « celle qui appelle et dont la voix porte loin » ». Pour nous, Nâdiya, c’est aussi le synonyme des tubes de notre enfance. “Parle moi”, “Roc”, ou encore “Et c’est parti…”, au début des années 2000, impossible d’allumer la radio sans entendre sa voix. Alors, quand elle nous tend la main en arrivant au studio photo, on se dit qu’on va enfin percer le mystère. Car si elle a façonné le paysage médiatique, elle a aussi été, pour les femmes des années 90, un visage racisé — une exception à l’époque. Et pourtant, malgré sa présence constante, on n’a jamais vraiment su qui elle était. Parce qu’à l’époque on ne regardait pas YouTube, il fallait tomber sur une de ses interviews télé pour comprendre qu’elle était maman d’un petit garçon tout en menant sa carrière, ou qu’elle était l’une des rares à qui Ardisson n’a jamais osé faire de blague sexiste. Pourquoi ? La réponse se trouve déjà dans la poignée de main qu’elle nous serre en arrivant : ferme, assurée, fière.
Du sommet des charts à une disparition médiatique, l’interprète de “Parle moi” nous a, pour une fois, parlé d’elle, de son enfance, de sa place de femme maghrébine dans une industrie alors particulièrement peu diverse, de sa famille, et, surtout, de son grand retour.
De Nadia à Nâdiya
Née à Tours de parents algériens, Nadia Zighem de son vrai nom grandit au milieu d’une grande fratrie de six enfants, dont elle est la petite dernière. “Mon père était ouvrier, ma mère nourrice, se souvient-elle, J’ai grandi avec des frères très sportifs, certains faisaient de la boxe, d’autres du foot. Moi, j’aimais bien nager. Mais mes parents étaient très focalisés sur l’école. Comme eux-mêmes n’y avaient jamais vraiment eu accès, c’était essentiel pour eux que j’y aille et que j’y réussisse. Du coup, j’ai dû commencer à me battre très jeune pour faire autre chose ».

Remarquée par une prof d’EPS, la jeune fille rencontre son premier défi : convaincre ses parents que son plein potentiel ne peut pas uniquement s’exprimer dans les salles de classe. “J’ai utilisé le sport comme une école de vie à l’extérieur de chez moi, un moyen d’aller vers les autres, d’en faire une force. Avec le sport, on voyage. On prend le train, on quitte sa ville, puis sa région, et ensuite on arrive à Paris ». Celle qui n’avait alors jamais quitté les abords de son HLM découvre “la grande ville”, celle à la hauteur de ses ambitions, déjà démesurées. “La première fois que j’ai découvert Paris, j’ai senti que c’était là que je devais être. Comme une évidence, quelque chose d’ineffable qui m’attirait profondément. J’avais 11 ans. Je sentais que j’évoluais, mais que je n’étais pas encore à ma place. »
Devenue championne de France FFA du 800 mètres, elle tente alors les minima pour s’entraîner à l’INSEP, aux côtés des plus grands athlètes du pays. Mais tout ne se passe pas comme prévu : “Je rate les minima de deux centièmes pour être prise en charge à l’INSEP, nous confie-t-elle, Mes parents n’avaient pas les moyens financiers : à l’année, c’était trop cher. En revanche, si tu fais les minima, tu obtiens une bourse et tu es entièrement prise en charge. Je pense que c’était un acte manqué : je décide de rester à Paris. Je vais chez une amie de la famille qui réussit à rassurer mes parents. Mais dans ma tête, je sais surtout que c’est le moyen de ne pas retourner à Tours. Je sais que ce serait trop difficile, et qu’en revenant, je ne repartirais pas ». Et elle ne croit pas si bien dire.

Si la jeune Nadia se sent plus à sa place, encore faut-il trouver son chemin. “Je suis la sixième d’une famille, et pour la première fois de ma vie, à ce moment-là, c’est mon histoire, ma route. Je suis seule. Une autre vie commence : l’errance, les rencontres, les doutes, qui peuvent être parfois très forts ». Elle hésite plus d’une fois à rentrer, mais à chaque fois, le destin la pousse à rester. Et la musique, elle, prend de plus en plus de place dans sa tête. “Ça faisait un an, un an et demi que j’étais à Paris, à essayer de bâtir quelque chose, de construire ma carrière. Un jour, une amie me dit : « Il y a une nouvelle émission, tu devrais tenter. » C’était Graines de Star. » Si elle refuse au début, elle finit par se laisser convaincre, par défi. Après tout, de sa formation de sportive, Nadia a conservé un goût de la compétition et de la performance.
Si elle nous avoue être sûre d’avoir raté son audition sur le coup, elle est pourtant rappelée. Le cap ou pas cap devient alors un peu trop réel pour elle. “Je me dis : « Je ne vais pas le faire. » J’avais dit oui comme ça, presque malgré moi. Cette émission, ce n’était pas mon intention de départ. Je ne voulais pas passer par ces canaux-là. J’avais une vision très précise de ce que devait être ce métier, et ça passait par le travail. La notoriété ne m’intéressait pas ». Là encore, elle se laisse finalement convaincre. Et vit un moment déterminant dans sa carrière : la rencontre avec le public. “Et puis il y a eu l’ovation. J’ai un lien très fort avec la scène, c’est une énergie que j’arrive à transmettre et à recevoir. Je gagne une fois, deux fois, trois fois, et ensuite on me propose un single ». La machine est lancée. Quoi que.
“Il y a en moi quelque chose qui ne se négocie pas.”
Le premier disque se fait, sans grande conviction. Par respect pour l’émission, pour ses amis qui ont cru en elle. Pas parce qu’elle y croit. “Ce n’était pas encore ça. Je me cherchais, nous explique la chanteuse, Je sentais surtout que tout le monde autour de moi était pressé, parce qu’il y avait un énorme engouement autour de mon passage, je ne pouvais plus sortir normalement. Si tu as quelque chose à proposer, tu veux que ce soit pour les bonnes raisons. Là, c’était surtout l’effet de l’émission. Après ce single (J’ai confiance en toi, ndlr) j’ai mis un grand coup de frein à main. J’avais besoin de temps. J’en ai profité pour devenir maman, construire ma vie, trouver un équilibre. » La “graine de star” s’absente trois ans, et donne naissance à son fils, Yannis (qui est, 28 ans plus tard, devenu son project manager). Avant de revenir aux côtés de Stomy Bugsy. “Ça fonctionne bien, le label veut me signer. Mais là encore, c’est une bataille. On me propose un titre de Claude François. Parce que je veux leur montrer que je peux chanter ça, j’accepte de poser ma voix dessus. Mais quand ils veulent le sortir, je dis non : je veux chanter mon répertoire ».

Elle tient tête, et ça plait : elle signe chez Sony. “Il faut savoir dire non pour faire sentir les choses : il y a en moi quelque chose qui ne se négocie pas. » Mais, malgré cette première victoire, Nâdiya n’est pas au bout de ses peines. “J’avais mon style, et je me suis battue pour y rester fidèle. J’ai dit non plusieurs fois, j’ai eu des traversées du désert, j’avais un enfant sous le bras. Mais j’ai donné ma vie pour faire des projets dont j’étais fière. Chaque chanson, chaque clip, c’était un investissement total. C’est ce niveau d’exigence qui fait ma musique.”
Une rigueur qui fait réellement exploser sa carrière. Après une première nomination aux Victoires de la musique en 2002, elle sort en 2004 le titre “Parle-moi”, qui reste 24 semaines dans le classement français. Son album 16/9 atteint la sixième place du top albums quand son titre “Et c’est parti…” atteint la cinquième place en France et la première place du classement belge. Un succès qui lui vaut de recevoir… le prix du Meilleur album rap/hip-hop/R&B de l’année aux Victoires de la musique. “On est en plein dans une vague RnB, alors on m’a cataloguée artiste de R&B, un peu par facilité, même si j’ai toujours fait de la pop. Dans la musique, on est mis dans des cases, non seulement en tant que femme maghrébine, mais en tant que femme tout court. Et quand j’arrive dans une robe Elie Saab… Là c’est le Graal de la princesse arabe !” .
Le revers de la médaille
Car oui : Nâdiya, malgré les raccourcis de l’industrie, est bien une chanteuse pop, qui puise son inspiration aussi bien dans le hip-hop que dans le rock ou la chanson française. “Faire une énième chanson R&B pour rentrer dans un format ? Non, très peu pour moi, s’amuse Nâdiya, Ça fige le temps. Moi, je veux l’intemporel. Quand je crée, je cherche une unité de temps et de lieu. Dans les accords, je veux être quelque part et nulle part à la fois. C’est ça qui m’anime. C’est pour ça que, 20 ou 25 ans après, mes titres fonctionnent encore.”

Un parti-pris et une confiance en soi qui se lisent jusque dans les chiffres de vente. Au début des années 2000, Nâdiya domine les charts : en 2006, elle sort son troisième album, Nâdiya, qui se hisse directement en tête des ventes en France et renferme plusieurs de ses plus grands tubes, comme Roc ou Amies-Ennemies. Deux ans plus tard, elle atteint de nouveaux sommets avec le duo Tired of Being Sorry (Laisse le destin l’emporter), enregistré avec Enrique Iglesias, et No Future in the Past avec Kelly Rowland. Un succès incontestable… mais qui ne vient pas sans son lot de désagréments.
Nâdiya n’est pas seulement une femme : elle est une femme arabe. Pourtant, entre deux questions sexistes, on l’interroge sur le communautarisme, comme dans une interview surréaliste du Point en 2019, où la journaliste lui demande ce qu’elle pense « de Diam’s, autre femme forte des années 2000, qui aujourd’hui vit en Arabie saoudite, mariée à un ancien rappeur devenu salafiste ? ». On lui demande aussi s’il existait des tensions communautaires dans son HLM à Tours.
“II y a parfois cette impression de devoir être un porte-parole de toute une communauté. Moi, mon arabité, elle se voit. Ma place, ma culture, elle est dans tout ce que je fais. Et les autres, on ne les embête pas avec ces questions-là », nous répond Nâdiya. Si elle ressent parfois le besoin de justifier les choix d’autres femmes de sa communauté, elle demeure un modèle pour celles qui lui ressemblent – bien au-delà du cliché que la société dresse de la femme maghrébine. Avec force et assurance, Nâdiya ne s’excuse jamais d’exister. Elle est libre, sensuelle, revendicatrice. Et elle inspire. “On me dit souvent que j’ai été un modèle, se félicite la star, Les meufs elles sont mariées maintenant, elles viennent avec leur mari en concert, fière de leur faire découvrir cet univers qui les a tant marquées. Certains taxis parisiens aussi, ils me disent souvent :« on est fiers, de comment tu nous représentes, comment tu parles à la télé, ce que tu as dit dans telle émission ». On me dit que j’avais un temps d’avance, que j’étais une incomprise.”

Deux décennies plus tard, le grand retour
Malgré des retours encourageants, Nâdiya subit la pression, la propension de son secteur à tout mettre dans des cases, et ressent le besoin de “prendre du temps” : “Ce que je dis souvent, c’est que ce qui a été une disparition pour les médias, ça a été des retrouvailles pour moi, pour ma famille. J’ai voyagé, j’ai profité de ce que j’avais fait fructifier, car à un moment, si la vie t’offre tout ça et que tu ne t’arrêtes jamais pour kiffer un minimum, à quoi bon ?”
Sa liberté, sa capacité à dire non sans craindre les risques et son aisance à s’absenter pour mieux revenir ont un prix. Cher. “Il y a quelque chose qui est même à la limite malsain. Après avoir pris une pause, quand deux ans après je veux revenir, on m’humilie, on me dit « ouais bah fais un album de reprises ». Je dis non. Et puis je fais le tour des maisons de disques, on ne me propose que des choses comme ça. Ça m’a poussée à monter mon propre label, en réponse à ces traitements-là, à redoubler de force. Et en réalité, rien n’a changé. Même quand j’étais dans une grande maison de disques, j’arrivais avec mes projets clé en main. La seule différence aujourd’hui, c’est que la clé de la maison, c’est moi qui l’ai.”
Devenue sa propre boss, Nâdiya reprend aujourd’hui la place qu’elle avait laissée. Cet été, elle sort un single aux influences disco, DJ, et annonce son retour sur scène avec la tournée rétrospective Et C’est Reparti Tour, ainsi que sa participation à la tournée pour les nostalgiques des années 2000, I Gotta Feeling. Une reprise de carrière que la chanteuse aborde avec sérénité : “Aujourd’hui, à 52 ans, j’ai une autre vision, une autre perspective. La vie m’a permis de raconter différemment. Sur les 3-4 prochaines années, j’espère amener quelque chose qui reste fidèle à ce que je suis : communiquer de l’énergie, du bonheur, de la joie, des sourires, des choses simples. Parce que ces petites choses, elles semblent insignifiantes, mais elles apportent la paix.” Et ça, à notre époque, c’est essentiel. Alors, c’est parti pour le (nouveau) show ?
Crédits :
Direction artistique : Hanadi Mostefa
Photographie : Orane Auvray
Assistante photographie : Héloïse Candolfi – Berg
Stylisme : Sielle El Krete
Assistante stylisme : Juliette Ver
MUA : Agathe Vassalo
Hairstyliste : Cindy On Hair
Chapelière : Katia Katoushti
Journaliste : Zoé Térouinard
13 janvier 2026