Lauren Sanchez-Bezos : luxe et irresponsabilité assumés

Nouvelle patronne du Met Gala, Lauren Sanchez-Bezos tente de se faire accepter par l’industrie, notamment en s’offrant les services du roi des stylistes, Law Roach. Et incarne toute une nouvelle richesse, ostentatoire et aux positions politiques conservatrices, que la mode ne veut surtout pas voir au premier rang.

De gauche à droite : avec Anna Wintour, Jeff Bezos et Law Roach. Crédit photo : Capture d’écran vidéo Instagram

On a beau être l’épouse de l’un des hommes les plus riches de la planète, cela ne suffit pas toujours à s’acheter une crédibilité-mode. Lauren Sanchez-Bezos, la femme de Jeff “Amazon” Bezos, en est la preuve. “Star” de la Fashion Week de Paris, pas un défilé, pas une apparition publique ne s’est déroulé sans que ses looks ne soient fustigés en ligne et que sa légitimité ne soit remise en question. “Tout cela est répugnant. La mode est une imposture totale ; tout a été acheté. Je ne comprends pas comment les gens peuvent participer à ce fiasco en ces temps chaotiques,” s’indigne le styliste Miguel Adrover sur son compte Instagram, alors qu’il publie une série de clichés mettant en scène Lauren Sanchez-Bezos, son époux, Jonathan Anderson et Delphine Arnault. Résumant la pensée majoritaire sur les réseaux : l’argent peut-il acheter le style ? Et plus encore, peut-il effacer des prises de position politiques conservatrices et des associations pas franchement éthiques ? En d’autres termes, lorsqu’il s’agit de Lauren Sanchez-Bezos, la mode a-t-elle une conscience ?

Se refaire une image 

Depuis son mariage en grande pompe (et en Dolce&Gabbana et Schiaparelli) à Venise avec Jeff Bezos, la tentative de virage mode de l’ancienne journaliste se voit. Une montée en puissance qui s’est confirmée lorsque le couple a été cité comme sponsor du futur Met Gala, rendez-vous incontournable des puissants de la mode. “Jeff Bezos est un des soutiens inconditionnels de Donald Trump, et cette décision est complètement antinomique avec le thème de l’année dernière, qui rendait hommage aux hommes racisés et à leur mode de dandy, rappelle le journaliste et critique mode Matthieu Bobard Deliere sur son compte Instagram.

« Et quand des milliardaires ou des personnes ultra-ultra fortunées apportent une contribution financière majoritaire à un évènement culturel ou artistique, ça pose la question de l’indépendance institutionnelle. En l’occurrence, si Jeff Bezos et Lauren Sanchez-Bezos sont les contributeurs financiers de l’événement, ils pourraient avoir une influence directe ou indirecte sur les choix éditoriaux, sur la liste des invités, sur le thème, sur la tenue des invités, sur toute la liberté créative. Cela peut conduire à des dérives. (…) Jeff Bezos est créateur d’Amazon Fashion, c’est-à-dire, le roi de l’ultra fast-fashion. Il pourra se servir de cette exposition pour se faire une sorte “d’image-washing”, pour se racheter une image alors que ses entreprises sont ultra critiquées, notamment sur l’éthique, sur les conditions de travail, sur l’écologie. De nombreuses personnes disent que le Met est mort.”

Matthieu Bobard Deliere ne croit pas si bien dire : pour le couple Bezos, la mode est clairement le moyen de faire oublier la nature de leurs activités. Et de se faire accepter d’une élite qui les regarde encore de travers.

Si la première étape est de s’afficher en tenue de créateurs (Lauren Sanchez-Besos en a porté pas moins de 15 durant la semaine de la mode parisienne) auprès des personnes qui comptent (on l’a vu sortir de la même voiture qu’Ana Wintour et poser aux côtés de designers influents), dans l’ombre, le couple souhaiterait étendre son empire pour mettre la main sur le secteur de la mode. Alors qu’ils envisagent d’acquérir Schiaparelli, les Bezos, déjà propriétaires du Washington Post, auraient également pour projet d’acheter Condé Nast. Il se murmure même que Jeff aurait pour projet d’offrir à sa femme le Vogue US comme cadeau de mariage.

“Il serait logique que Bezos veuille racheter Condé Nast, analyse Fiona Golfar, ancienne rédactrice en chef de British Vogue, pour Vanity Fair, De toute évidence, ils s’épanouissent tous deux dans cet univers et souhaitent s’y implanter davantage. De plus, cette acquisition, liée à Amazon, lui conférerait une influence culturelle considérable ». Car Vogue, malgré les fluctuations et critiques récentes, reste le curseur du bon goût, le média qui définit les contours de l’élégance, et – surtout -, de qui est “in” et qui ne l’est pas. En en devenant la propriétaire, Lauren Sanchez-Bezos serait donc la nouvelle papesse de la mode. Sans en comprendre les codes.“Même si c’est une acheteuse et même si elle aime les vêtements, elle se sert de la mode pour se légitimer, pour se donner une espèce d’image, pour se marketer et pour faire d’elle une “fashion girl” pour ensuite pouvoir acheter des marques de mode, des maisons, des magazines… Tout ça fait partie d’une stratégie,” rappelle Matthieu Bobard Deliere.

Le goût peut-il s’acheter ?

Car Lauren Sanchez-Bezos a beau souhaiter intégrer le cercle fermé des stars de la mode, son goût, lui, est loin d’être validé et par l’élite, et par le grand public. Elle est d’ailleurs régulièrement citée dans les classements des personnalités les moins bien habillées du monde, malgré une garde-robe d’exception. “Elle porte les vêtements les plus chers du monde, mais à mon avis, ils ont tous l’air de venir de chez Zara, s’agace Fiona Golfar, Elle n’a tout simplement pas le flair naturel de quelqu’un qui a du goût.” Alors pour tenter d’améliorer son image, elle semble s’être rapprochée de Law Roach, styliste de star lui-même devenu star, grâce notamment à son goût sûr et à ses prises de positions politiques progressistes.

Une association qui a de quoi étonner, quand on connaît les liens entre les Bezos et les Trump, souvent dénoncés par Law Roach lui-même. “Le voir associé à Lauren Sanchez-Bezos, ça nous fait poser énormément de questions. Est-ce qu’il a été “acheté” ? En tout cas, c’est ce qui circule sur Internet, tout le monde l’appelle “The Sell out”, soit “le vendu”, explique Matthieu Bobard Deliere, toujours sur Instagram, Le problème, c’est qu’à partir du moment où un créatif et militant comme Law Roach, car il ne faut pas oublier qu’il fait parti de la scène ballroom, de la scène drag, c’est quelqu’un de très vocal sur les droits des personnes racisées, des personnes queer. Le voir s’associer maintenant à celui qu’on appelle le roi de la fast-fashion et dont les entreprises détruisent la planète, les droits humains etc, c’est problématique. C’est là où on se demande où doit se placer la frontière entre quelqu’un de créatif et le pouvoir économique.” 

De quoi agacer les acteurs de la mode Outre-Atlantique, à l’image de Gabriella Karefa-Johnson, qui a pris la parole sur ses réseaux sociaux : “L’hypernoramlisation me rend dingue… Fermez vos gueules sur ICE si vous vous mêlez à eux, si vous leur permettez d’être en place, si vous les habillez. Si vous acceptez leur argent. Les modes de fonctionnement d’Amazon sont l’épine dorsale des opérations d’expulsion du département de la sécurité intérieure et détiennent des milliards de dollars de contrats gouvernementaux qui maintiennent en vie la machine à terreur de Trump. Lauren Sanchez et Jeff Bezos se rapprochent de la Couture parce qu’ils sont riches, et ils sont riches parce qu’ils nuisent profondément à des millions de personnes tous les jours. Je me sens folle.“ 

Une mode apolitique ?

Les positions politiques de Jeff Bezos n’ont jamais été un secret. Pour rappel, il avait donné un million de dollars au fonds d’investiture de Donald Trump et est le diffuseur officiel du documentaire sur “Melania” en déboursant 40 millions de dollars pour les droits ainsi que 35 autres millions pour la campagne de communication. “Leur proximité croissante avec les décideurs du secteur a surpris plus d’un, d’autant plus que l’opinion publique à l’égard des riches et des puissants est pour le moins critique, s’étonne Rachel Tashjian, journaliste chez CNN, Est-ce le signe d’un changement de paradigme dans la mode ? L’industrie a fait d’énormes progrès ces dix dernières années pour adopter des valeurs progressistes : l’acceptation de soi, l’inclusion, la diversité.”

Pourtant, il n’est pas difficile de noter une forme de rétropédalage de l’industrie. Alors que l’on dénonçait récemment le recul de la mode en matière de représentation des femmes, aurait-elle décidé de fermer les yeux en matière de droit tout court ? “Je ne pense pas que les marques se soucient des réactions négatives, explique Amy Odell, journaliste et auteure de « Anna : La biographie » pour Glossy, Je pense qu’elles cherchent plutôt à être plus apolitiques.” Il faut dire qu’en pleine période de crise, le secteur du vêtement peine à trouver des financements. Les 2 % de clients les plus fortunés représentent plus de 40% des ventes de luxe. Alors fermer les yeux devient plus facile. 

S’il a été très critiqué, le mariage Bezos a montré le pouvoir économique du couple, notamment sur le domaine de la mode. Selon la société d’analyse de données Launchmetrics, leur union a généré 222 millions de dollars de valeur médiatique, soit 60 % de plus que l’ensemble de la Fashion Week de New York automne/hiver 2025. Pour autant, cela ne suffit pas à faire de Lauren Sanchez une “influenceuse”, selon Thom Bettridge, rédacteur en chef d’iD, qui a écrit sur Instagram : “Le fait qu’un contenu soit vu par un grand nombre de personnes ne signifie pas qu’il a de la valeur pour les marques. Trouvez-moi une seule personne au monde qui ait acheté un article parce que Lauren Sanchez l’a porté. La plupart des gens ont regardé la vidéo uniquement pour la critiquer.”

Mais si le personnage de Lauren Sanchez-Bezos rebute, ce n’est pas uniquement pour ses associations avec des dirigeants douteux ou les activités de son époux. C’est aussi une question de classe. A comprendre dans les deux sens. Certes, elle est extrêmement riche. Mais pas le genre de richesse qu’apprécie la mode, pas celle qui a sa place aux premiers rangs. Rappelons par exemple que Delphine Arnault aussi était à l’investiture de Donald Trump, sans que cela n’ait jamais entravé sa crédibilité dans la mode. La fortune de Lauren Sanchez, elle, est nouvelle. Ostentatoire, bruyante. Ses décolletés sont plongeants, ses jupes sont moulantes, ses talons sont trop hauts, sa chirurgie, trop visible. Elle est ce que Kim Kardashian et Paris Hilton ont été avant elle : une outsider, une nouvelle riche. Une personnalité qu’il est facile de tourner en ridicule. La mode est peut-être devenue apolitique, certes. Mais elle reste et demeure classiste. Même quand on est pété de thunes. 

Peut-être parce que, pour de plus en plus de gens, une mode responsable ne se mesure pas seulement à son empreinte carbone. Elle se mesure aussi aux idées qu’elle porte — consciemment ou non.

30 janvier 2026

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