Derrière la dernière collection “Le Raphia” de Jacquemus, une fibre en danger 

Sur l’île de Madagascar, d’où est originaire cette fibre naturelle, on se bat pour une culture plus juste et équitable.

Crédit photo : Gauche/Collection Jacquemus – Droite/Montagne de raphia par Cate Colapietro

Jacquemus a dévoilé sa nouvelle collection en plein mois de décembre. Habitué à ne pas se conformer au calendrier de la Fashion Week de Paris, dont la prochaine se déroulera en janvier, le designer a choisi de faire tomber la neige en décembre juste avant Noël. Avec des flocons de raphia qu’il a fait pleuvoir sur ses modèles lors de son défilé au Bourget réunissant Pamela Anderson, Adèle Exarchopoulos ou encore la star de la K-pop Jenny parmi les invités. Derrière le nom de sa collection “Le Raphia” se cache celui qu’on appelle le palmier doré de Madagascar. Dans la composition des premières pièces mises en vente sur le site e-commerce de Jacquemus on retrouve pour l’instant très peu de cette matière. Mais la principale cible de Jacquemus qu’est Instagram, comme il le mentionne à Vogue Business à la sortie de son défilé, ne sera peut-être pas si regardante sur la composition des nouvelles pièces estampillées du J. “Le [modèle see-now-buy-now] a changé notre activité. Il fonctionne. Notre communauté est énorme sur Instagram”, confie le designer en backstage, bien décidé à créer pour des clients installés sur le net.

Derrière la culture du raphia : des communautés souvent mal payées

Le raphia est “produit par un palmier originaire de Madagascar, Raphia farinifera, dont les feuilles sont récoltées avant qu’elles aient fin leur croissance, lorsqu’elles font 2 mètres de long maximum”, rappelle Le Monde. “La partie un peu charnue du dessous des feuilles est raclée laissant la feuille presque translucide. Regroupées et attachées ensemble, ces fines feuilles sèchent au soleil avant d’être coupées en fines lianes”. Produit en masse à Madagascar, il participe à l’artisanat local mais aussi à l’économie de l’île.“La Grande-Île (…) assure 80% de l’approvisionnement mondial”, de raphia selon l‘Economic Board of Developpment of Madagascar. Certaines marques de mode installées sur l’ile de l’océan Indien comme Made For A Woman qui en utilise, militent pour que les artisans du raphia soient convenablement payés et que sa culture se fasse dans le respect de l’environnement.

“Le fait que des marques de renommée mondiale comme Jacquemus aient commencé à reconnaître l’extraordinaire potentiel du raphia est très excitant pour nous, en tant que marque qui utilise ce matériau unique pour la plupart de ses créations. Nous avons adoré la façon dont l’esthétique caractéristique de la marque a été combinée avec un matériau naturel frais et visuellement intéressant pour un résultat ludique mais élevé”, reconnait Eileen Akbaraly, fondatrice de Made For A Woman, marque qui se source en raphia dans un parc national local afin de garantir sa qualité et de protéger l’environnement. Outre la nécessité écologique de protéger les sols, la marque est également engagée dans une démarche de commerce équitable. Elle emploie des mères célibataires, des victimes de violence liée au sexe ou encore des travailleuses du sexe. Dans son atelier de 300 employés, le label offre à ces petites mains qui perpétuent un savoir-faire ancestral, un salaire juste et équitable, un lieu de travail sûr, et un moyen de s’autonomiser et de se construire un meilleur avenir. Des soins de santé gratuits, des possibilités de développement professionnel, une éducation, une garderie et de nombreux autres services pour les travailleuses et leurs familles sont proposés.

Pour le collectif Hype Mada, compte Instagram qui met en lumière la culture malgache, le son de cloche est un peu différent. Il regrette que Jacquemus n’ai pas donné “de visibilité aux artisans qui ont contribué à la réalisation des pièces. Sachant qu’il s’agit de femmes en réinsertion sociale vivant pour la plupart dans la précarité. Beaucoup de marque valorise le travail des locaux pourquoi pas Jacquemus alors qu’il se veut inclusif”.

Entre déforestation et changement climatique

Selon le botaniste Thomas Couvreur il existerait 22 espèces du genre Raphia avec près de 100 usages différents. Vin de palme, fibres tressées… en Afrique où le raphia est également exploité, ce dernier nourrit plusieurs types de commerces. Pour certaines familles, la récolte de ces tiges de palmiers peut devenir l’unique ressource. L’enjeu écologique devient alors primordiale, car face à la déforestation, certaines cultures disparaissent. À Madagascar des parcelles sont rasées pour se consacrer à la riziculture, autre source de revenus importante de l’agriculture locale. “À Madagascar, la principale menace écologique concernant le raphia provient de la déforestation causée par les pratiques agricoles sur brûlis – les recherches suggèrent qu’au cours des 50 dernières années, près de 50% des forêts malgaches ont été perdues”, nous explique Eileen Akbaraly de Made For A Woman. Pour palier à un risque de disparition du raphia, la marque plante plus d’un million d’arbres chaque année pour lutter contre la déforestation et compenser son empreinte carbone.

Chez Jacquemus un peu, pas beaucoup de raphia

Si Jacquemus a choisi d’appelé sa collection “Le Raphia”, en regardant la composition des premiers produits mis en vente sur son site internet, très peu sont réellement conçus à partir de cette fibre naturelle de palmier. Un bustier intitulé “pahla” qui signifie paille en portugais et apparaissant sous l’appellation “raphia bustier” est en réalité composé à 71% Polyamide et à 29% Cotton. Autrement dit une copie du raphia élaborée à partir de plastique. La “tailored raphia Jacket” opte elle aussi pour la même composition mais s’inspire d’un maillage rappelant le raphia. Du côté des quelques accessoires disponibles, on retrouve cette fois des créoles made in Italy en 100% raphia. Le bob “Ficu” est lui pour l’instant le seul produit made in Madagascar avec également une composition à 100% de raphia.

Images droite et gauche tirées du travail de recherches de Tsiriniaina H. IRIMBOANGY

Si on retrouve un bustier semblant s’inspirer d’une robe ancestrale malgache dans la collection de Jacquemus, le designer n’aura pas vraiment adressé un clin d’oeil à l’île mère du raphia. “À Madagascar, il existe deux formes principales de vêtements en raphia tissés : le vêtements portés au cours de la vie et le vêtement mortuaire”, nous explique Hype Mada. “La chemise ou akanjo be et la jupe-fourreau ou Sembo Betsimisaraka, sont des vêtements traditionnels et le laimasaka, linceul de raphia ikaté, constitue lui le vêtement mortuaire“.

En retournant sur l’eshop de Jacquemus on y lit que la “robe raphia” opte pour des franges de raphia selon la description de la pièce mais aucune mention de la fibre naturelle dans la composition à 52% de Coton, 37% de Viscose et 11% de Lin. Les grands chapeaux tressés ainsi que les coiffes aux franges vraisemblablement en raphia aperçus sur le défilé, n’ont eux pas encore été mis en vente sur l’eshop de Jacquemus.

Lors de sa dernière collection FW22 “Le Papier”, Jacquemus avait fait appel à Akanjo, entreprise de Madagascar réputée pour travailler avec des marques de luxe comme Chloé ou Prada.

16 décembre 2022

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