Dans une longue lettre ouverte postée sur son compte Instagram, la créatrice Ester Manas s’est confiée sur les raisons de son absence dans les médias et sur les podiums. La naissance de son fils et son choix, difficile, de se prioriser, elle.

À droite, backstage du show printemps-été 2025. Crédit photo : Ester Manas / distracting_content
“Nous avons tout simplement dit stop“. Dans un long post Instagram, la créatrice Ester Manas et son mari et partenaire Balthazar Delepierre sont revenus sur les Fashion Week manquées et les collections non-renouvelées. Pourtant, rien ne semblait pouvoir stopper l’ascension de la marque lancée en 2019. Finaliste du Prix LVMH en 2020, lauréat du Prix Spécial de l’Andam en 2023, la griffe s’était notamment faite remarquer pour son discours sur l’inclusivité, à une époque où la mode était (et est toujours) réservée à des corps particulièrement normés. Pourtant, en coulisse, autre chose se déroule. Après une fausse-couche survenue quelques mois plus tôt, la styliste tombe enceinte en décembre 2024. Si au début, le couple tente de poursuivre ses activités, très vite, une décision s’impose à eux : ralentir.
La femme face à la marque
Un mot presque interdit dans le monde de la mode, où une marque adulée un jour peut être oubliée le lendemain. “Toute ma vie, j’ai pensé à ma carrière, portée par une ambition dévorante et un besoin irrépressible de changer les choses, explique Ester Manas sur Instagram, La mode est d’une rapidité vertigineuse : prouver que l’on fera toujours plus grand, toujours mieux, et trop souvent, toujours plus vite. Nous faisons partie de ce système. Parce que nous avons été choisis (je pense aux prix, à notre présence sur le calendrier officiel), mais aussi parce que nous l’avons choisi. Pendant longtemps, nous avons tenté de suivre un modèle prédéfini, d’entrer dans un moule qui n’a jamais vraiment correspondu à nos valeurs. Il fallait absolument être “invitées”. Rebelle par nature, le duo décide alors de faire ce que peu ont osé faire avant eux : s’écouter. Quitte à tout perdre. “À la fin décembre, une décision est devenue inévitable. (…) Nous avons simplement dit stop. Dire stop est terrifiant. À quatre semaines de grossesse, rien n’est certain. On ne peut pas vraiment l’expliquer. Et pourtant, on ralentit. On esquive les questions des partenaires, on prend du recul par rapport à sa communauté, on continue d’espérer que tout ira bien. Tenir bon pour Ester Manas — la marque, mais aussi la femme, la mère. Car c’est vraiment de cela qu’il s’agissait.”

Car avec Ester Manas, tout se mélange. La création, le business, mais aussi la femme, la vie de couple, de famille. Tout est regroupé derrière un seul et même nom, qui incarne la crainte d’un grand nombre de femme : est-il seulement possible de conscilier sa vie personnelle et sa vie professionnelle ? D’après Julien Dubreucq, chef de service pédopsychiatrie au CHU de Saint-Etienne, coordinateur du projet de recherche participative LENA et membre de l’Alliance FondaMental, “aujourd’hui, une femme sur 5 et un homme sur 10 présente des symptômes de dépression pendant la période périnatale (qui va bien au-delà des 9 mois de grossesse, jusqu’aux deux ans de l’enfant) : tristesse, fatigue, anxiété, doutes sur sa capacité à prendre soin de soi et de son enfant…”. Aussi épanouissante puisse-t-elle être, la grossesse est un véritable bouleversement à elle-même. Hormonal, certes, mais aussi social. “La grossesse est profondément transformative. Au-delà de ses conséquences biologiques, elle a également un fort impact sur la vie des personnes en termes de rôles sociaux. Qu’il s’agisse de l’impact sur la carrière ou sur la répartition des tâches au sein de la famille, la grossesse est source de changements profonds dans les rapports sociaux. Cela peut affecter la santé mentale des deux parents. Pour faire face à cette transformation profonde, les jeunes parents doivent mobiliser des stratégies d’adaptation,” conseille le spécialiste. Des décisions parfois difficiles à prendre dans une société qui ne laisse pas le choix. Si l’on s’arrête pour se consacrer à son foyer, on est une mauvaise féministe. Si l’on poursuit, une mauvaise mère. La question de la santé mentale, elle, n’est que rarement prise en compte dans ces discussions. Alors quand on est en train de bâtir un empire comme celui d’Ester Manas, prendre la décision de s’arrêter peut être source d’incompréhension. Dans la mode, ils sont “beaucoup d’appelés, pour très peu d’élus”. Tout plaquer quand on est l’un deux, est-ce bien raisonnable ? “La femme a pris le dessus sur la marque” , conclut la créatrice.
“Comment ose-t-elle être mère ?”
Bien entendu, pendant sa grossesse, Ester Manas prépare déjà son retour. Elle imagine un arrêt qui ne sera que temporaire, court. Et son retour, lui, sera triomphant. “Environ six mois de grossesse, pendant le Woolmark Prize, j’avais tout prévu : défiler en septembre, bébé dans les bras — il aurait eu un mois — une minuscule paire d’écouteurs antibruit pour les répétitions, blotti contre ma poitrine pour se rassurer malgré la foule et les essayages, poursuit la styliste sur Instagram, Ester, tu pourras être à la fois mère et créatrice, avec le plus jeune bébé de la Fashion Week“. Se projeter dans l’après, un moyen de se rassurer pour de nombreuses futures mères. Or, rien ne nous prépare à la maternité. Pas même une grossesse. Alors la maternité en étant l’une des créatrices les plus prometteuses de sa génération, n’en parlons pas. “Il existe une pression silencieuse dans cette industrie autour de la maternité : maternité et business ne vont pas ensemble. Et entrepreneuriat + nouveaux parents non plus — surtout quand les deux parents sont les seuls employés à temps plein d’une micro-entreprise naviguant dans la crise actuelle de l’industrie. Personnellement, tu as l’impression d’être sur le point de tout gagner. Professionnellement, tu es terrifiée de tout perdre.”

Un milieu cruel, particulièrement sexiste, tant dans son traitement des corps féminins que dans celui accordé aux (rares) créatrices qui le font vivre. “La mode est oublieuse et parfois misogyne : une femme ose devenir mère ? Elle a « fait un choix », résume Ester Manas, Et pourtant, nous avons décidé de choisir les deux, mais de les choisir différemment. Et quand je parle de choix, je veux dire adaptation. Parce que donner naissance, c’est surtout cela ».
Alors que la designer rappelle que, dans son milieu, beaucoup comparent la présentation d’une collection à un accouchement, elle, remet l’église au milieu du village : “Spoiler alert : non, ça ne l’est pas”. Elle précise : “Balthazar et moi avions déjà partagé des moments d’adrénaline intense : les jurys des concours – Hyères, LVMH, l’Andam (deux fois), et récemment Woolmark – ainsi que les minutes vertigineuses avant nos premiers défilés. L’immense stress financier, les attentes toujours plus grandes. Mais cette fois, l’adrénaline était différente : presque paisible, et pourtant accablante. Nous étions l’équipe parfaite, prêts à tout. Nous nous sommes dit : après avoir bâti une marque à partir de rien, avoir un bébé serait facile. Autre spoiler : ça ne l’était pas.” L’accouchement est compliqué, et l’après, encore pire.
La santé de la créatrice n’est pas au beau fixe : inflammations, infections, malaises et même difficulté à se tenir debout, à marcher, et à tenir son enfant dans les bras. Le retour, tant fantasmé, anticipé, ne pourra pas se produire, comme prévu. “J’ai dû subir une intervention chirurgicale pour tout reconstruire et me reconstruire moi-même. Mais la reconstruction avait un prix : le temps. Notre premier bébé, la marque, a dû se taire, se désole Ester Manas, Ce sentiment est dévastateur. On vous promet que le calme vous fera du bien physiquement, mais mentalement, qu’en est-il ensuite ? Le temps passe et vous vous sentez dépérir. Dans un secteur où tout va si vite, où une saison équivaut à dix ans de mode, nous venions d’en laisser passer deux”. Pourtant, pour son honnêteté, son regard novateur sur une industrie viciée, sa valorisation des corps, Ester Manas a manqué. Pas juste pour une histoire de statistiques sur la diversité, non. Pour tout ce que représente la marque. Pour sa joie naïve. Pour cet esprit insoumis, désobéissant. Pour son amour du corps féminin. Alors tout le monde a été prêt à l’attendre, peu importe la forme que prendrait son retour sur les podiums. “Aujourd’hui, nous apprenons à nous adapter. Nous inventons un nouveau rythme. Nous créons un nouvel espace-temps. Un espace où la mère et la femme peuvent, malgré tout, être encore créatrices,” conclut la créatrice, avant d’annoncer, enfin, les mots que l’on attendait de lire autant qu’elle attendait de les écrire : “La marque est de retour, à très bientôt”.
29 novembre 2025