À l’occasion de la sortie à venir de son livre “Et la joie de vivre”, Gisèle Pelicot renoue avec les médias qu’elle a tant fui pour livrer, enfin, son récit. Ses mots, son histoire.

Elle n’avait jusqu’alors parlé que deux fois publiquement : au début, et à la fin du procès qui l’opposait à son mari, Dominique Pélicot, et aux 50 hommes auxquels il avait livré son épouse, endormie et droguée, afin que ces derniers la violent. Entre ces deux prises de paroles poignantes, Gisèle Pelicot, icône féministe malgré elle a enduré quatre mois et demi d’audiences, et a trouvé refuge dans l’écriture de son livre, “Et la joie de vivre”, à paraître le 17 février prochain, dans plus de 20 pays.

Une tournée médiatique d’envergure
La prise de parole commence timidement, dans les colonnes du Monde, qui publie le 10 février dernier, des extraits de son livre en avant-première. Puis devient plus incarnée face à Augustin Trappenard, dans “La Grande Librairie”, deux jours plus tard. “J’ai très peu pris la parole parce que je suis une femme pudique et discrète, et je ne souhaitais pas me mettre en avant,” livre-t-elle. Aujourd’hui, sa parole a un visage, une voix, une émotion. Gisèle Pelicot raconte pour la première fois son histoire à la télévision, sur le service public. Un entretien télévisé convoité par toutes les chaînes du monde, qui s’est fait un peu voler la vedette par le teasing d’un podcast du New York Times, diffusé la veille sur les réseaux sociaux. “J’ai passé près de trois heures avec Gisèle Pelicot à Paris,” titre la très célèbre journaliste Lulu Garcia-Navarro pour dévoiler des images qui deviendront bien entendu, virales. Depuis, les couvertures s’enchaînent. Vogue, la BBC, Der Spiegel, France Inter, RTL, France 2, Madame Figaro, El País… Tous les plus grands médias du monde s’arrachent l’histoire de Gisèle Pelicot, dont les rares phrases publiques font déjà figures de citations historiques. La plus célèbre ? “Il faut que la honte change de camp.” Et avec cette tournée médiatique, la septuagénaire compte bien le prouver. D’après un article de France Info, Susanna Lee, agente littéraire star, aurait orchestré cette grande prise de parole, incitant sa cliente à “privilégier les titres qui pouvaient garantir que Gisèle Pelicot figurerait en couverture, avec une préférence pour les magazines féminins” et incitant “à prioriser les journalistes du monde culturel, pour mettre en avant les qualités littéraires du livre, plutôt que l’aspect sordide des viols, déjà beaucoup évoqués au procès”.
Si les interviews s’enchaînent, ce n’est pas uniquement pour raconter une histoire que beaucoup souhaitent découvrir davantage, mais aussi pour parler mettre en avant la forme qu’a choisit Gisèle Pelicot pour le faire : un livre, rédigé en compagnie de la journaliste et romancière émérite, Judith Perrignon. “C’est l’histoire de la femme réveillée, pas celle de la femme endormie,” rappelle l’auteure à La Montagne. Une femme qui se tiendra plus debout que jamais sur la scène prestigieuse du Royal Festival Hall à Londres le 21 février prochain, lors d’une soirée où des extraits de son livre seront lus par les actrices Juliet Stevenson et Kristin Scott Thomas. Puis à Munich, au Residence Theater ; à Madrid, à Barcelone, à New York, à Bordeaux… Partout dans le monde, son histoire résonne. Pour qu’elle ne recommence jamais.
Le procès Pelicot, par Gisèle Pelicot
Parce que pour que la honte change vraiment de camp, Gisèle Pelicot, ne peut en effet plus laisser les autres parler à sa place, comme ce fut le cas lors de ce fameux procès de Mazan, mettant en cause son ex-époux, accusé de l’avoir droguée puis d’avoir orchestré des dizaines de viols par des inconnus alors qu’elle était inconsciente. Mais guérir, rassembler ses mots, ça prend du temps. “Je ne voulais pas qu’on me voie. Je ne voulais pas qu’on me connaisse vraiment. Je ne voulais pas que mon visage soit publié dans la presse, raconte-t-elle d’ailleurs ce lundi 16 février, sur France Inter, Et au fur et à mesure, j’ai commencé à reprendre confiance en moi et à me réattribuer ma vie.” Son visage fait le tour du monde en septembre 2024. Là, déjà, elle sent que c’est la prise de parole publique qui pourra changer le regard des gens sur cette histoire. Son histoire. Celle qui la touche elle, sa famille. Mais aussi tant d’autres femmes dans le monde. Sur France 5, elle poursuit : “Ce procès m’a totalement dépassé. J’ai vu ces femmes arriver tous les jours, ces milliers de lettres aussi, et ça, ça m’a submergé et bouleversé.” En couverture digitale du British Vogue, elle confie lors d’un grand entretien avoir eu besoin de partager son histoire avec le monde pour ne plus se sentir “une proie, une fois de plus”. Car face à une cinquantaine de prédateurs, elle n’est pas seule. Le monde entier est derrière elle, fasciné par son courage, ému par son histoire, déterminé à ce que cette dernière ne se répète pas. “Je pense qu’on a tellement muselé les femmes à travers des générations que ce procès a libéré leur parole,” se désole Gisèle Pelicot au New York Times. Un soutien qui l’anime encore aujourd’hui, comme elle l’explique au Dauphiné : “Après le procès, je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, me mettre à l’abri des regards, retrouver une vie calme. Puis j’ai réfléchi et j’ai compris que mon histoire pourrait aider les femmes victimes de viol. Je voulais leur dire qu’on peut se relever de cette épreuve. J’ai toujours été positive et joyeuse et je le suis restée. Mais j’ai conscience d’être une victime un peu à part, car je n’ai aucun souvenir des viols que j’ai subis, puisque j’étais anesthésiée.” Le huit clos, souvent appliqué dans ce procès lui semble alors impossible. Sous les conseils de sa fille, elle décide que son procès, comme son combat, sera public : “Au mois de mai 2024, alors que le procès est prévu en septembre 2024, je me dis qu’il serait peut- être bon que je que je me réveille et que j’ose m’opposer au huis clos. Je pense aussi à mes enfants qui me l’avaient suggéré. Au fur et à mesure, j’avance et je me dis : ‘Je vais le faire’. Parce que non seulement cette honte, c’est la double peine qu’on s’inflige à soi-même, mais je n’ai pas pensé qu’à moi à ce moment-là : j’ai pensé aux autres victimes. Il fallait que tout le monde puisse se dire : ‘Il faut le faire, il ne faut pas qu’on ait honte, il faut s’opposer au huis-clos’,” explique-t-elle a France Inter.
La joie comme arme
Comment se reconstruire après avoir vécu un tel drame au sein même de son foyer ? Par l’optimisme, répond Gisèle Pélicot. Le titre de son livre, « Et de la joie de vivre », n’est d’ailleurs pas anodin : “J’ai évidemment un sentiment d’indignation et de trahison, mais je n’ai jamais été dans la colère ni dans la haine,” avoue-t-elle à Augustin Trappenard. Une quête de paix qui revient non seulement au fil des pages, mais aussi au fil des entretiens. D’un pays à l’autre, d’une langue à une autre, le témoignage reste le même : celui d’une femme profondément meurtrie, érigée en symbole contre les violences sexuelles, contre la soumission chimique, et plus largement, contre les barrières systémiques. Mais aussi celle dont la famille s’est disloquée dans ce procès, entre un mari devenu monstre et une fille, elle aussi victime. Pourtant, à chaque fois, Gisèle Pelicot retourne à ce sentiment familier, celui qu’elle ne veut jamais quitter : la joie.
D’ailleurs, quand elle évoque sa vie avec celui qu’elle a rencontré en 1971, elle parle d’une vie heureuse, étrangement : “Je pensais mener une fin de vie heureuse avec M. Pelicot. La maison de Mazan était un lieu où recevoir les amis et les enfants pendant les vacances. On l’appelait toujours la maison du bonheur, se souvient-elle dans les colonnes du New York Times, Tous nos amis et toute la famille l’appréciaient. Il était toujours prêt à rendre service, très sportif. Je n’ai connu que l’homme bienveillant et attentionné. C’est ça qui est terrifiant.” Même son de cloche pour Madame Figaro : “Claire Berest a eu cette phrase très juste : «Gisèle Pelicot n’est pas tombée amoureuse de son bourreau, c’est l’amour de sa vie qui s’est transformé en bourreau.» Tout y est. On est tombés amoureux très jeunes, on a eu trois enfants, on a été heureux, et ça je ne peux pas le supprimer, la vie ne se rejoue pas.”. Le jour où elle apprend la vérité, elle peine d’ailleurs à y croire. Dans son livre, comme dans les médias, elle raconte sa réaction face aux policiers, mal à l’aise de lui montrer les images de ces viols. Cela semble irréel, et vient tout ébranler. Dont la joie de vivre qui la caractérise. Mais maintenant que cette histoire est “derrière elle” (l’est-elle vraiment un jour ?), Gisèle, comme elle souhaite désormais qu’on l’appelle, doit renouer avec son principal trait de personnalité : l’optimisme. Un processus long qui passe par l’écriture de ses mémoires. “En écrivant ce livre avec Judith Perrignon, j’ai fait un état des lieux de ma vie, une introspection. Il fallait me reconstruire sur un champ de ruines – cinquante ans de vie s’étaient écroulés. Je voulais aussi m’expliquer. Ma fille m’a demandé comment je faisais pour n’être jamais dans la haine, jamais dans la colère. Sans doute mon passé permet de le comprendre,” explique-t-elle à Madame Figaro.
Aujourd’hui, Gisèle Pelicot tente de renouer avec le bonheur, et l’optimisme qui l’a toujours caractérisée. Malgré les cicatrices. « J’ai voulu être heureuse, pas seulement vaillante, pas seulement courageuse, mais heureuse, » écrit-elle dans son livre. Une phrase qu’elle commente pour Télérama : « Cette joie de vivre, je l’ai toujours eue en moi — d’où le titre du livre. Je suis une optimiste inconditionnelle. Ça ne signifie pas que je ne ressens pas, parfois, une immense tristesse, que je ne traverse pas des moments de blues, mais la vie est plus forte. Aujourd’hui, je suis vraiment une femme très heureuse. Ça peut paraître étrange de dire cela, après ce que j’ai traversé, mais c’est vrai. (…) En dépit de ce que j’ai vécu, et du fait que j’ai 73 ans, je suis bien vivante et je m’autorise à être heureuse. On peut se faire des amis, et même tomber de nouveau amoureuse — c’est mon cas. » Un message fort envoyé à toutes les victimes qui pensent que la joie ne fera plus jamais partie de leur vie : l’espoir peut encore subsister.
17 février 2026