Le cas de l’ancien découvreur de talents est réévalué à la lecture des “Epstein files” par le parquet de Paris. Proche du magnat de la finance, Jean-Luc Brunel aurait été l’un de ses principaux rabatteurs.

Crédit photo : US Attorney’s Office SDNY
Le 14 février dernier, le parquet de Paris a annoncé procéder à une analyse approfondie de dossiers français en lien avec l’affaire Epstein. Parmi eux ? Celui de Jean-Luc Brunel, ancien grand nom de la mode, qui a mis fin à ses jours en 2022, alors qu’il était incarcéré à la prison de la Santé pour viols sur mineur et harcèlement sexuel. A cette époque déjà, il était placé sous le statut de témoin assisté pour « traite des êtres humains aggravés » dans le cadre du réseau de l’affaire Epstein, accusé d’avoir “organisé le transport et l’accueil de jeunes femmes” pour le compte du milliardaire américain. Car si le président Macron a déclaré à la presse que cette affaire concernait surtout les États-Unis, nulle doute que la France et Paris tenaient une grande place dans le déploiement du réseau d’Epstein. Et que Jean-Luc Brunel en était l’un des garants.
Karin Models et MC2 : les parfaites couvertures
Jeffrey Epstein avait d’ailleurs un pied-à-terre à Paris, dans un hôtel particulier de l’avenue Foch. Au mur ? Des photos de lui entouré parfois d’autres puissants de ce monde, d’autres de très jeunes femmes dénudées. Un endroit à son image, où pouvoir et perversion ne font qu’un, que Jean-Luc Brunel lui-même lui aurait conseillé d’acheter. Rencontrés dans les années 1980, les deux hommes partagent la même passion pour la fête et les filles. Ça tombe bien : rencontrer des femmes, Jean-Luc Brunel en a fait son gagne-pain. À la tête de l’agence influente Karin Models qu’il fonde à la fin des années 1970 (puis son pendant américain dès 1995, baptisé MC2), il sillonne le monde à la recherche des visages de demain.

Parmi ses plus grands faits d’arme ? Le recrutement de Christy Turlington, Milla Jovovitch ou encore Sharon Stone. De quoi lui permettre de revendiquer une certaine légitimité et d’obtenir la confiance des filles, ou de leurs familles. “Son métier devient un moyen de rencontrer des femmes, souvent très jeunes, parfois mineures, rappelle la journaliste Pauline Delassus pour “En société”, Ils arrivent à convaincre les parents de les laisser partir seules. C’est tout un espèce de petit écosystème qui s’organise autour d’hommes puissants qui font miroiter à ces filles des carrières, qui n’arrivent pas. Mais non seulement elles ne deviennent pas mannequins, mais en plus, elles sont violées, maltraitées. C’est comme ça que le système se met en place.”
Des agissements qui lui valent, assez tôt dans sa carrière, d’être dans le viseur des médias. En 1988, l’émission de télévision américaine 60 Minutes sur CBS met en lumière le témoignage de mannequins l’accusant de les avoir droguées et violées alors qu’elles n’avaient pas 18 ans, soulignant que ces pratiques étaient monnaies courantes à l’agence. Dix ans plus tard, c’est un documentaire de la BBC qui dénonce les mêmes agissements. Pas étonnant alors que, dès la première enquête visant Epstein en 2007, le nom de Jean-Luc Brunel apparaisse. Plusieurs femmes l’accusent de les avoir piégées, parfois alors qu’elles étaient encore mineures. Dans sa plainte déposée en 2015, Virginia Roberts Giuffre, une des principales accusatrices de Jeffrey Epstein et du Prince Andrew, accusait déjà Jean-Luc Brunel de l’avoir forcée à avoir une relation sexuelle avec lui, et parlait de son rôle au sein du réseau : « Il dirigeait une sorte d’agence de mannequins, et il amenait ces jeunes filles, âgées de 12 à 24 ans, aux États-Unis à des fins sexuelles pour ses amis, Epstein compris. »
Le schéma est clair : une promesse de fouler les plus grands podiums du monde, et un destin en réalité tout autre. Celui d’être livrées à des hommes d’affaires. “Vous êtes là parce que quelqu’un veut vous ramener chez lui et coucher avec vous. Il joue les entremetteurs, résume l’une des plaignantes à 60 Minutes, Il a l’agence, il a les filles. Ses amis lui disent : ‘Oh, Jean-Luc, j’aimerais rencontrer des filles.’ ou ‘Nous faisons une fête ce soir, peux-tu ramener des filles ?’ Et si on dit non, on ne travaille plus ». Mais ces reportages et informations font grand bruit aux États-Unis, du côté de la France, rien. Ni la réputation de Jean-Luc Brunel, ni son travail ne sont entachés. “Ce documentaire de 60 Minutes montre des années d’impunité dans ce pan du volet Epstein, résume la journaliste Marine Turchi pour Mediapart, Des femmes ont témoigné, il ne s’est rien passé, il n’y a pas eu d’enquête judiciaire ouverte à l’époque en France. Les choses ont continué, et en 2019, elles ont parlé à nouveau. » Mais là encore, elles ne sont pas entendues : les faits sont prescrits. Pourtant, cette année là (qui est aussi celle où Jeffrey Epstein meurt), une plainte pour harcèlement sexuel encore valide permet sa mise en examen en 2020, puis en 2021. Et de faire plonger l’entremetteur.
La réouverture du dossier
Malheureusement pour les victimes, son suicide, en 2022, met fin prématurément aux investigations. “Quand il est mort, il nous a volé la possibilité de le confronter un jour,” se désole l’une d’entre elles, Thysia Huisman, au micro de RTL. Quatre ans plus tard, celles-ci reprennent de plus belle, à la lumière des millions de mails rendus publics par le gouvernement américain, où son nom est cité plus de 5000 fois. Samedi dernier, le parquet de Paris a annoncé lancer une “réanalyse intégrale du dossier d’instruction” dans le but de rassembler “toute pièce susceptible d’être utilement réexploitée dans un nouveau cadre d’enquête”. Une réouverture qui permet de mettre en lumière les accusations de dix femmes, qui dénoncent toutes un mode d’action schématique : “consommation forcée d’alcool, perte de contrôle, parfois jusqu’à l’inconscience, puis des viols, alors qu’elles n’étaient pour certaines pas encore majeures”, comme le précise le ministère public. “L’une a décrit Jean-Luc Brunel comme étant celui qui acheminait de nouvelles jeunes filles à Jeffrey Epstein, sous prétexte de shootings photo, depuis l’Europe de l’Est ou l’Amérique latine. D’autres ont indiqué avoir été contraintes à ces relations sexuelles, par leur jeune âge, l’emprise qu’avaient sur elles Jeffrey Epstein ou Jean-Luc Brunel,” révèle le parquet.
Cette fois-ci, plus question de laisser de côté la parole des victimes, trop longtemps négligée par la justice et les médias français. Ce mardi 18 février, la procureure de Paris, Laure Beccuau, interrogée par franceinfo, les a d’ailleurs appelées à se signaler, à témoigner ou à porter plainte, consciente que la publication de ces documents liés à Jeffrey Epstein va “nécessairement réactiver le traumatisme de certaines victimes dont, pour partie d’entre elles (…) ne nous sont pas forcément connues”. “Nous voulons déjà être aux côtés de ces victimes. Si elles le souhaitent, nous receverons l’ensemble des déclarations qu’elles souhaiteraient faire, soit par le biais de plaintes ou de témoignages,” a-t-elle assuré.
🔴 Affaire Epstein ➡️ "Cette publication va nécessairement réactiver le traumatisme de certaines victimes […] dont une partie ne nous est pas forcément connue. […] nous recevrons l'ensemble des déclarations qu'elles souhaiteront faire", dit Laure Beccuau, procureure de Paris pic.twitter.com/03lKmyE5bd
— franceinfo (@franceinfo) February 18, 2026
Elle a également annoncé l’ouverture de deux “enquêtes cadres”, chapeautées par cinq magistrats et appuyées par l’Office anti-cybercriminalité (OFAC), rattaché à la direction nationale de la police judiciaire. Ces derniers pourront, dans le cadre de ces enquêtes, aussi bien “s’intéresser à la situation de ressortissants français à l’étranger qu’aux faits susceptibles d’avoir été commis en France par des ressortissants étrangers ». Et donc au cas de Jean-Luc Brunel, mais pas uniquement. Ont également été cités : Jack Lang, notamment pour ses liens financiers avec Epstein, mais aussi le diplomate Fabrice Aidan, soupçonné de corruptions, Daniel Siad, un autre potentiel rabatteur (qui aurait essayé de livrer Flora Coquerel à Jeffrey Epstein), et Frédéric Chaslin, chef d’orchestre ayant échangé par mail avec le milliardaire au sujet d’une “fille formidable” de 21 ans. Affaire(s) à suivre.
18 février 2026