« La mode déteste les femmes grosses », la tribune de la créatrice française Ester Manas

Dans une lettre ouverte postée sur son compte Instagram, Ester Manas s’oppose fermement à un secteur de la mode toujours plus excluant. Et l’affirme : en revenant sur le devant de la scène, elle compte bien jouer selon ses propres règles. N’en déplaise aux collègues. 

Crédit photo : Ester Manas

Célèbre comme étant la créatrice la plus inclusive du paysage français (voire, international), Ester Manas avait déserté les podiums suite à sa grossesse. L’occasion de prendre soin d’elle et de sa famille mais aussi d’observer, avec plus de distance, un monde de la mode toujours plus réactionnaire. Si elle a repris le chemin des ateliers depuis, la designer s’illustre à nouveau par son authenticité sans faille, par la plume cette fois, en multipliant les lettres ouvertes postées sur son compte Instagram. La dernière en date ? “Why Does Fashion Hate Fat Women ?”. Soit, “Pourquoi la mode déteste-t-elle les femmes grosses ?” en français. Un texte sans filtre qui, à l’ère du retour de la taille 0, redonne un peu d’espoir : non, tous les acteurs de la mode ne sont pas complètement déconnectés.

« C’est de la maille, vous savez, ça s’étire. »

Si aujourd’hui Ester Manas est reconnue pour ses modèles extensibles et son sens du plissé, faire une mode “pour tout le monde” ne coulait pas de source à ses débuts. Rapidement, celle qui est encore étudiante à La Cambre en parle à son compagnon, Balthazar, qui deviendra le futur associé de la marque. “La première fois que l’idée de créer des vêtements pour tout le monde m’a traversé l’esprit, c’était en 2017, lors de mon projet de fin d’études à La Cambre. La première réaction que j’ai reçue fut celle de Balthazar, et elle a été brutale, se souvient-elle. Convaincu que ce n’était absolument pas une bonne idée, le combat a commencé dans mon propre salon, avec la personne la plus proche de moi et de mon expérience quotidienne du vêtement. Nous en rions aujourd’hui, mais il est frappant de réaliser que lorsqu’une personne proche de vous, aussi proche soit-elle, n’a jamais fait l’expérience de la vie dans un corps jugé « déviant » par rapport aux standards classiques de beauté, un corps hors norme, alors l’éducation devient nécessaire.”

Une réaction qui l’amène déjà à réfléchir sur toute une industrie excluante : depuis des décennies, “les magazines féminins, les concept stores et toute une industrie sont construits sur l’idée que le corps doit être amélioré à tout prix : tendre vers mieux, plus mince, plus ferme, plus sec. » C’est dans ce contexte fait d’injonctions qu’Ester Manas développera une marque différente, bien consciente que la mode “n’a pas tout intérêt à ne pas réellement inviter les corps gros à entrer.”

La chanteuse Beth Ditto en Ester Manas. Crédit photo : Tom Blesch

Dans un premier temps, les deux collaborateurs tentent de se réapproprier le concept de taille unique. Mais dans un monde où la taille unique est souvent un XS déguisé, la cible peine à faire confiance à cette nouvelle marque. “Après plusieurs saisons sous cette pression, nous avons cédé. Recalibré. Scindé nos pièces en plusieurs tailles. En wholesale, nous proposions parfois des gammes allant du XS au 3XL,” raconte la créatrice. Pourtant, là encore, le duo se heurte à une industrie sans pitié. “Le résultat a été sans équivoque : les grands magasins n’achetaient que les deux premières tailles, XS/S et M/L. Un ou deux seulement ont joué le jeu, et ces partenariats n’ont pas duré. « La fin d’une tendance », nous ont-ils dit.”

Car Ester Manas débarque dans le paysage à une époque où il est de bon temps d’ajouter un mannequin plus size (ou deux, grand maximum) à ses défilés et à ses campagnes de pub pour montrer qu’on est du bon côté de l’histoire. Côté rayon, pourtant, les tailles n’augmentent pas. Au contraire. Et les personnes allant au-delà du 40 doivent se contenter de soit-disant propriétés élastiques ou de “coupes oversize” pas taillées pour elles. Quand elles ne sont pas tout simplement découragées à aller trouver leur bonheur ailleurs.

“Lorsque nous avons lancé la marque, j’avais ce désir inébranlable de proposer du taille unique. (…) Je voulais forcer les acheteurs à consommer des tailles plus grandes. Les faire entrer dans notre système sans avoir à leur vendre du « plus size ». Je voulais qu’ils achètent pour leurs clientes habituelles et, insidieusement, qu’ils finissent par acheter pour tout le monde. Imposer, en magasin, une proposition pour tous, celle qui m’avait si souvent manqué. Ne plus me retrouver devant un portant n’offrant qu’une seule taille L, accompagné d’une vendeuse souriante disant : « C’est de la maille, vous savez, ça s’étire. »”

Crédit photo : Vogue Runway

Le corps, une tendance comme une autre ?

Le combat est difficile, mais rapidement, Ester Manas reçoit les éloges critiques d’un monde lassé de voir sans cesse les mêmes corps défiler. La marque monte, et ses collections s’enchainent. On est dans l’ère du “bodypositivisme”, et l’audace du duo mêlée à leur succès pousse les autres à s’aligner, à repenser leur collection. Mais très vite, ce qui apparaissait comme LA révolution tant attendue s’est transformée en tendance éphémère. “L’inclusivité, c’est fini. C’est le retour des corps des années 2000.” signale-t-on à Ester Manas, qui reste sans voix. “Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Il n’y avait pas de corps gros dans les années 2000 ? Une extinction temporaire des gros fessiers pendant une décennie ? Fascinant.”

Dans son texte, la designer raconte qu’en coulisse, il se murmure que le retour à l’omniprésence du corps mince soulage les acteurs de l’industrie. “Quel soulagement, l’inclusivité est terminée.” Alors quand la marque se retire des podiums, les chiffres concernant la diversité de corps des différentes Fashion Week dégringolent. L’inclusivité, c’est vraiment terminé. “Nous avons parcouru Vogue Runway, cherchant attentivement des visages familiers de notre cabine d’essayage habituelle. Rien, se désole Ester Manas, Une véritable fonte des calottes glaciaires. Une fonte non seulement de la glace, mais aussi des corps, des corps qui, faute de travail, ont dû se plier aux exigences de l’industrie juste pour payer leurs factures.” Les mannequins plus size sont devenus mid size, les mid size font désormais un 36 et les modèles plus standards, eux, sont plus présents que jamais. 

Pourtant, si le rapport de Vogue Runway souligne une régression notable, les chiffres sont loin d’être aussi catastrophiques que les images qui nous parviennent. “Vogue envoie, le lendemain du défilé, ce qu’ils pensent avoir observé d’après leur présence et les photos prises par le magazine. Ensuite, la marque, ou son équipe de presse, répond en corrigeant les chiffres, ou non. Aucune justification n’est requise. On nous croit sur parole, explique la créatrice, Il devient alors facile de gonfler les chiffres pour obtenir une bonne presse. Par conséquent, certaines marques se retrouvent en tête des classements même si, de toute évidence, si vous entrez dans leurs magasins ou parcourez leurs boutiques en ligne, vous ne trouverez jamais une taille 40 ou plus. En tant que créatrice, je suis furieuse. En tant que cliente et femme, je suis anéantie.” Pour elle, l’industrie de la mode fait l’aveugle quand ça l’arrange, mais décide consciemment d’invisibiliser les corps gros. Un constat qu’elle avait déjà fait, mais qui l’a frappée plus que jamais après avoir eu son fils. Après une grossesse et un accouchement difficile, la styliste a perdu 16 kilos en dix jours. “Cette perte n’avait rien à voir avec une bonne santé, un mental d’acier ou un corps en forme, rappelle-t-elle, Et pourtant, j’ai reçu d’innombrables compliments, surtout de la part de mes proches, et des « félicitations » pour ce qui semblait être ma plus grande réussite : perdre du poids.” 

Un retour salvateur

Dans une société maladivement grossophobe, le corps devient politique. Assumer une silhouette que l’on ne peut, de toute façon, pas vraiment cacher, est un acte de résistance. Et si l’on décide de se plier aux règles de l’industrie, le silence et la honte sont de rigueur. En seulement deux ans d’absence, Ester Manas a eu le temps de voir son secteur régresser, revenir à des vieux démons qui ne l’avaient jamais vraiment quitté. “Observer de loin n’a jamais affaibli nos convictions. Bien au contraire. Ce n’est pas parce que nos convictions nous ont parfois coûté des opportunités que nous allons cesser d’insister. Être l’éléphant dans la pièce, ou plutôt Elmer l’éléphant, le livre préféré de mon fils, est peut-être la clé pour ne plus ignorer les corps gros.” Que la mode se prépare : Ester Manas revient. Et elle ne revient pas pas pour jouer le jeu d’une industrie de boomer, incapable de véritable remise en question. “L’industrie ne nous voit peut-être pas venir, mais nous élargissons la table plutôt que de nous battre pour une seule chaise. Nous avons même ajouté une taille à notre garde-robe Easy pour accueillir le 4XL, nous recommençons à collaborer avec des boutiques plus spécialisées qui partagent les mêmes valeurs que nous et les incarnent véritablement (comme, par exemple, la boutique Berriez à Brooklyn, New York). Et la suite ne sera pas plus calme. Nous ouvrons. Nous restons. Nous avançons.”

8 janvier 2025

Previous Article

Pourquoi a-t-il fallu que Timothée Chalamet valide Kylie Jenner publiquement ?

Next Article

Vous ne verrez plus jamais de pubs Lidl à la télé en France

Related Posts