2016 : l’année où on s’est mis à ressembler à des filtres

Du filtre chien de Snapchat à FaceApp, changeant pour toujours notre rapport aux normes de beauté.

Alors que sur les réseaux sociaux, tout le monde s’accorde à dire que « 2026 is the new 2016 », s’amusant à partager des clichés “rétro” (oui, ça fait mal) d’il y a 10 ans, une chose nous a frappée : et si c’était précisément cette année là qui a marqué un tournant dans les normes de beauté ? On s’explique. En 2015, Snapchat rachète une société ukrainienne, Looksery, qui a mis au point des filtres en réalité augmentée. Et déploie son nouveau concept, Lens, en septembre 2015. C’est là que le filtre “chien” apparaît, celui qui fait son grand retour sur nos feeds Instagram. Une prouesse technique de reconnaissance faciale et de réalité augmentée qui a non seulement modifié notre manière de communiquer mais aussi de nous présenter au monde.

Une nouvelle conception de la beauté

De Kim Kardashian à Ariana Grande en passant votre grande cousine dont vous étiez fan : toutes les “bombes” utilisent ce filtre aux grandes oreilles qui tire la langue en même temps que nous. Un succès qui lui vaudra le très sexiste surnom de “hoe filter”, stéréotypant les amatrices du filtre Snap pour son simple usage. Un des premiers exemples de slutshaming sur Internet qui a inspiré à Laura Felpin et Anna Apter le court-métrage au format Snapchat “Gynophobie”, en mai 2016. Mais revenons à la source : pourquoi, dans un premier lieu, ce fameux filtre chien est-il devenu si populaire ?

Pour le New York Magazine, la réponse est simple : il rendrait n’importe qui beau. “Tout le monde a fière allure avec ce filtre, analyse la journaliste Madison Malone Kircher, C’est un fait largement constaté, mais mal compris. Pourquoi tout le monde a fière allure ? D’abord, parce qu’il nous donne l’air d’un adorable petit chien de dessin animé, et tout le monde adore  les chiens de dessin animé. Mais surtout, le filtre chiot modifie votre visage de façon bien plus significative que de simplement y ajouter des oreilles, un nez et une langue animée géante, légèrement érotique.”

En effet, en utilisant ce filtre, notre peau se voit lissée (voire blanchie, ce qui a valu de nombreuses critique à l’application à l’époque), nos yeux agrandis, notre visage affiné et notre nez (3ème plus gros complexe des femmes selon plusieurs études) caché. “Utiliser le filtre chiot sur Snapchat n’est certes pas la même chose qu’une opération de chirurgie esthétique du visage, mais le principe est similaire. En plus d’affiner et d’adoucir votre visage, votre nez, qui n’est probablement pas aussi parfait que celui des stars, est masqué par le filtre. Et à sa place, vous obtenez un autre nez, parfaitement symétrique. Considérez le filtre chiot comme la rhinoplastie temporaire la moins chère au monde,” poursuit la journaliste.

Très vite, Instagram et Facebook se mettent eux aussi à proposer des “filtres à selfie”. Si jusqu’alors leurs filtres permettaient surtout de modifier les couleurs d’une photo, ils sont aujourd’hui mis au service de la “beauté” de nos visages. En 2020, nous étions près de 600 millions à utiliser ces filtres en réalité augmentée, d’après The Economic Times. Très vite, la nouvelle appli qui monte, TikTok, s’empare aussi du phénomène et confirme ce que nous voyions déjà pointer : désormais, la norme de beauté, c’est de ressembler à soi… filtré.

“Le danger, quand produit des images idéalisées de soi-même, c’est ce qu’il se passe lorsqu’on reprend contact avec la réalité, amorçait déjà en 2019 le Dr Dan Véléa, psychiatre addictologue spécialiste des cyberaddictions, pour L’Express, Lorsque l’on passe ses journées à s’observer le visage lissé, les yeux pétillants et le nez plus fin, il peut y avoir ce que l’on appelle un effondrement narcissique en se retrouvant face à son ‘vrai moi’ dans le miroir ». Depuis peu, ce processus a même un nom, largement inspiré de ces applications qui nous rendent « plus beaux » : la dysmorphie Snapchat.”

Crédit photo : Kim Kardashian/Snapchat

Un idéal inatteignable

Évoqué pour la première fois en 2018 par le Dr Esho, médecin esthétique à la clinique Esho et vedette de l’émission britannique “Body Fixers”, ce terme renvoie à un phénomène plus grave qu’il n’y paraît. En effet, déjà, le professionnel de santé attestait que ses patientes étaient de plus en plus nombreuses à venir le voir armée d’une photographie d’elle sous filtre pour lui demander de les opérer. L’objectif n’est plus d’avoir le nez d’Eva Longoria ou les pommettes d’Angelina Jolie : c’est de ressembler à une version irréelle de soi.

« Avec l’introduction des plateformes sociales et des filtres au cours des cinq dernières années, de plus en plus de patients arrivent dans les cliniques avec une version filtrée d’eux-mêmes comme objectif à atteindre, résumait le médecin en 2018 pour The Independant, Lors de la consultation, il est essentiel de repérer les signes d’alerte pouvant indiquer une dysmorphie corporelle sous-jacente, où la perception que le patient a de lui-même et du résultat attendu de son traitement est totalement irréaliste.” Dans les colonnes du média d’Outre-Manche, le docteur est sans appel : si on observe des signes de dysmorphie, on n’opère pas, mais on oriente vers un professionnel de la santé mentale.

La même année, un rapport des chirurgiens plastiques du département de Dermatologie de l’Université de médecine de Boston dressait le même constat alarmant : “Ces selfies avec filtre montrent souvent une apparence irréalisable et brouillent la frontière entre réalité et fantasme pour ces patients. Ils peuvent ainsi avoir recours à la chirurgie dans l’espoir d’améliorer leur apparence dans les selfies et sur les réseaux sociaux”. Et affirmait que, déjà en 2017 (soit seulement un an après l’apprition du “filtre chien”), 55 % des chirurgiens déclaraient avoir vu des patients demander une intervention chirurgicale pour améliorer leur apparence d’après des selfies. “Cette forme de démocratisation est devenue tyrannique, et engendre des sortes de clones. Tout le monde veut ressembler à ce faux « soi-même » construit sur les réseaux sociaux, où tous les nez sont fins, tous les yeux sont bleus, et toutes les pommettes sont saillantes,” résumait alors le psychiatre addictologue Michael Sora à L’Express. Et il était loin d’être au bout de ses peines.

© @deniseculbrreth et @alexandra__kisa/Instagram

En effet, en 2023, arrive le filtre “Bold Glamour” sur TikTok. Un filtre qui change la donne. Car si jusqu’alors les filtres étaient perceptibles, ce dernier ne bouge jamais. Ni quand une main passe devant, ni quand un ami rejoint la vidéo : on est parfait, de A à Z. La peau est lisse et éclatante, le sourire est blanc, les sourcils sont bien dessinés, le visage est aminci, les lèvres sont pulpeuses, bref on est toujours soi. Mais en vachement mieux. “Avec ce filtre, il n’y a plus la notion de fun, le côté ludique. Il est tellement réaliste que cela ne fait que renforcer le fait que l’image de soi est défaillante,” explique toujours Michael Stora, cette fois-ci à 20 Minutes.

Terminés les oreilles de chien et autres couronnes de fleurs de 2016 : aujourd’hui, paraître à son avantage est le seul motif. Et surtout, il faut ressembler à ce qu’un filtre a fait de la beauté : quelque chose d’uniforme, sans aucune imperfection. Quitte à toutes se ressembler. “Aujourd’hui, les jeunes ne veulent plus ressembler aux célébrités, mais à une forme améliorée d’eux-mêmes, avec des critères uniformisés. On était déjà dans une guerre des clones, mais là, on atteint un summum. C’est l’idée qu’il existerait un canon de beauté universel auquel tout le monde devrait ressembler,” poursuit le spécialiste. S’en suivent alors des applications dédiées comme FaceApp, qui rendent normal et invisible le fait de se modifier de A à Z. Avec plus ou moins de modération.

“2026 is the new 2016”

Alors, est-ce parce que l’on regrette ce que 2016 a fait de nous que l’on tient temps à retourner en arrière ? En effet, depuis le début de l’année, une nostalgie certaine semble s’être emparée du tout-Internet. La seconde semaine de janvier, les recherches pour “2016” ont bondi de 452 %, avec plus de 55 millions de vidéos publiée avec ce tag. Pour Glamour, cette nostalgie tient du fait que “2016 fut la dernière année où la beauté se sentit libre”. Le maquillage était fun, audacieux, les photos de piètres qualité, postées à la va-vite avec un filtre Clarendon ou Vichy. Le stories Snap étaient destinés à nos proches, et disparaissaient au bout de 24 heures. La mise en scène de nous même était encore maladroite, la connexion, elle, aléatoire.

“Certes, nous étions connectés en 2016, mais d’une manière décontractée qui nous permettait d’expérimenter avec nos coiffures et notre maquillage, se souvient Ariana Yaptangco, On était assez naïfs pour croire qu’un simple contour des lèvres suffirait à nous donner la moue de Kylie Jenner. En 2016, on ne craignait pas d’être “ringard” ou “louche”. À l’époque, les réseaux sociaux étaient plus indulgents.” La perfection n’était pas un objectif à atteindre. “Quand le présent est flou ou morose, le passé devient quelque chose de connu qui sécurise. 2016 renvoie naturellement à une époque où tout avait l’air un peu plus léger. C’était le début des réseaux sociaux, il y avait moins la pression de l’algorithme…,” détaille la psychologue Delphine Py pour Madame Figaro

Kim Kardashian en 2016. Crédit photo : Kim Kardashian/Instagram

2016 a sans aucun doute marqué un tournant dans notre rapport à nous même, au corps, à la chirurgie. C’est aussi l’année du BBL de Kim, des lèvres XXL de sa soeur, de l’era black face d’Ariana Grande. C’est l’année où nous sommes passés d’une pression moindre à une quête impossible de perfection. Alors on ne sait pas si 2016 nous manque. Mais ce qui est sûr, c’est que plutôt que d’y retourner, pourquoi ne tenterions-nous pas d’améliorer 2026, et les années à venir ? 

22 janvier 2025

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