Plus qu’un simple évènement sportif, la Coupe d’Afrique des Nations fédère au-delà du continent. Et apparaît comme l’une des rares occasions pour des générations d’enfants d’immigrés de se sentir représentés.

À droite, le photographe marseillais @sherinski capture la CAN au Maroc
La Coupe d’Afrique des Nations 2025 au Maroc ne se limite pas aux stades : elle devient une véritable fête transcontinentale portée par les diasporas africaines. À Paris, Londres ou Marseille, les communautés africaines d’Europe se rassemblent autour des matchs, favorisant le partage culturel, la fierté identitaire et l’enthousiasme pour la compétition bien avant qu’elle ne débute au Maroc. Cette mobilisation renforce les liens entre le continent et ses fils et filles établis à l’étranger, tout en donnant à la CAN une dimension globale qui dépasse le simple cadre sportif.“La CAN, c’est plus qu’une compétition sportive : c’est un moment culturel global ». Du Maroc, où elle s’est rendue pour assister à la Coupe d’Afrique des Nations, la créatrice de contenu Wahiba Yachou met en évidence ce qui commençait déjà à s’imposer à nous : plus que jamais, la CAN brille.
InstaCAN
En effet, au-delà des frontières du pays du couchant lointain, cette édition est portée en France par toute une génération d’enfants d’immigrés qui se félicite de pouvoir porter fièrement les couleurs de leurs pays d’origine lors d’un événement qui leur ressemble. Car au-delà des stades, au-delà des matchs, la compétition continentale est l’occasion de revendiquer haut et fort une part de son identité, celle là même que la France pousse habituellement à cacher. “Il y a des jeunes de la Gen Z ou des Millenials qui ont besoin, à cause des extrêmes qui existent en Europe, de revendiquer leur double culture, mais aussi leur culture propre en tant que membres de la diaspora africaine,” poursuit Wahiba Yachou. Alors que les chaînes d’infos parlent à tout va de communautarisme le reste de l’année, la CAN apparaît comme une parenthèse bénie où l’on peut enfin célébrer ses racines librement.

Diffusée dans près de 180 pays, la Coupe d’Afrique des Nation se joue aussi sur les réseaux sociaux, auprès d’une audience aussi jeune qu’engagée. On y commente les buts et les ratés, bien sûr, mais aussi les looks de la Côte d’Ivoire, les histoires politiques, l’omniprésence inédite des marques… On y réinterprète des maillots, on met en scène son voyage à Casa ou ses viewing parties parisiennes avec ses potes. Bref, on veut en être. « Depuis longtemps, le football est devenu un objet de lifestyle. Avec les réseaux sociaux, les joueurs ne sont plus uniquement considérés comme des athlètes : ce sont des figures culturelles. On scrute leur manière de s’habiller, leur manière d’arriver au stade, leur manière de se présenter, leur manière de dire des choses en conférence de presse, leur manière de raconter leur identité, leur appartenance…, analyse celle que l’on surnomme « Waya from Brussels », Les réseaux sociaux ont amplifié notre manière de consommer cet évènement sportif. Tout le monde en parle, tout le monde fait des réacts. Il y a une grosse audience, il y a une dimension émotionnelle très forte, on ressent une grosse fierté. Même dans les stades, on le sent : il y a beaucoup de gens qui sont venus d’Europe. »
Un constat que fait également le journaliste sportif et auteur de « L’histoire du football africain » Saïd El Abadi : « Plus que les médias, les créateurs de contenus ont compris l’importance de cette CAN pour les diasporas. Ce n’est donc pas étonnant de les voir sur place, invités ou non, pour faire un maximum de contenus. Ce qui est bien justement, c’est que cela permet d’intéresser le plus grand nombre. On ne regarde la TV que pour les matchs et les analyses ne sont pas vraiment regardées. En revanche, les réseaux sociaux vont vous apporter une touche d’originalité et de l’inside, des coulisses. On peut savoir comment s’entraînent les joueurs, comment sont les supporters, voir leurs meilleurs chants dans les tribunes, l’arrivée des joueurs au stade. En scrollant vous allez l’impression d’être au Maroc avec eux et de vivre l’instant. »
Des joueurs binationaux qui choisissent leurs pays d’origine
On célèbre également les enfants des idoles de nos parents. À l’image de Luca Zidane, fils de Zinedine Zidane, qui porte pour la première fois le maillot algérien lors de cette CAN 2025. Les images de l’ancien numéro 10, assis en tribune à Rabat pour observer son fils, ont rapidement envahi les réseaux sociaux. Le plus français des Algériens renoue ainsi publiquement avec l’Algérie et entérine l’émergence d’une nouvelle génération assumant fièrement ses racines. « Dans les stades, on sent la fierté, continue Wahiba Yachou, Il y a beaucoup de gens d’Europe qui sont venus. En terme d’esthétique, c’est la mode, la musique, le football qui sont rassemblés. Les artistes sont venus soutenir leurs amis, ça crée une hype énorme. Voir Zizou venir applaudir son fils qui a choisi l’Algérie, ça fait énormément de bruit, aussi bien d’un point de vu économique que culturel. C’est la folie. »
« Jusqu’ici, la « logique » était claire : les meilleurs joueurs rejoignaient naturellement leur pays de formation, les « seconds couteaux » se rabattaient sur leur pays d’origine, en guise de « plan B ». », écrivait Radio France dans un article consacré à l’exode des joueurs binationaux vers leurs terres d’origine. Le Maroc en offre une illustration frappante : lors du Mondial 2022, un joueur sur deux de la sélection nationale possédait la double nationalité et, sur les 26 joueurs convoqués, 14 étaient nés à l’étranger. Pour Wahiba Yachou, « la CAN est une grande expérience collective » et a une « dimension politique certaine » : « Voir des binationaux comme Brahim Diaz qui a grandit en Espagne qui danse en mode chaâbi, on ne peut être que touché : on voit des gens qui ne renient pas leurs origines, au contraire. Et ça, ça fait plaisir à tous les gens des diasporas qui vivent aujourd’hui en Espagne, en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre. On ressent un sens du collectif très fort, une solidarité, une identité commune. »
Pour et par les diasporas
Autour du foot, on se rassemble, on vibre ensemble, on se taquine, et on célèbre une histoire commune : celle de la diaspora, des parcours familiaux qui se rejoignent, d’une place en France parfois difficile à trouver. “La Coupe d’Afrique me renvoie toujours à mon enfance, encore plus aujourd’hui en approchant de la quarantaine, raconte Sofiane, un supporter, à Libération, A l’époque, il fallait avoir la parabole à la fenêtre pour regarder les rencontres. J’étais comme un fou. Mon père était plus tranquille que moi. Il profitait des matchs pour parler de l’Algérie et de son enfance. Le foot était une porte d’entrée pour me raconter son passé.” Plus accessible que jamais, la CAN 2023 a rassemblé près de 2 milliards de téléspectateurs cumulés (soit +300% par rapport à l’édition précédente), d’après France Sport Expertise.
Et vu le succès de l’édition marocaine, nulle doute que l’année 2025 posera les bases d’un nouveau record. S’il y en a qui regardent les matchs seuls, où en les commentant sur WhatsApp dans des groupes dédiés, il y a aussi ceux qui voient dans le ballon rond l’occasion de se retrouver. Ainsi, on voit émerger des évènements comme l’AfriCAN, organisée par le collectif Arabengers le 10 janvier prochain au FGO-Barbara (18ème) ou les soirée de La Can à Paris, portée par Afro FC et Le Bouquet Africain à La Maison de la Conversation (18ème). « Il y a de plus en plus de rassemblements autour de la question de l’identité ces derniers temps. Dès lors, faire des watch parties autour des matchs de la CAN, c’est une évidence, rappelle Waya, Les gens ont besoin de sentir qu’ils appartiennent à ça, même en Europe. » Elle est rejointe par Saïd El Abadi : « Beaucoup de personnes qui ne suivent pas forcément le football profitent de ces CAN pour se réunir et partager leurs richesses culturelles autour de débats et analyses en amont des rencontres. On est fiers de montrer notre histoire et nos origines. La CAN, c’est à l’image de l’Afrique, le partage des cultures. »
Pour Saïd El Abadi, « la CAN a toujours été unique en son genre dans le milieu des compétitions de football. » : « On ne suit pas une CAN comme on suit une autre compétition de football. Le fait de mettre en avant les maillots, les tenues, notamment celles du Nigeria, qui historiquement sont souvent les plus belles et qui ont un véritable rôle de soft power depuis les annees 1990, mais aussi toute la richesse (musiques, tenues…), c’est l’occasion de s’affirmer. Et si on s’affirme localement, ce sont aussi les diasporas en France et partout ailleurs qui s’affirment à travers ces CAN. C’est l’occasion pour elles de mettre en avant tout cela. D’ou la tenue d’événements à Paris notamment. Et comme dans les sélections africaines, il y a beaucoup de binationaux, c’est une raison valable de les organiser. Et le succès est au rendez-vous d’ailleurs. Car l’Afrique sait réunir mieux que n’importe qui. »
Célébrer les talents locaux
La CAN apparaît alors comme une occasion en or pour les créateurs issus des diasporas de s’exprimer, de se rassembler, et de se donner de la force mutuellement. Entre les murs de l’ancien Tati Barbès, le créateur de Maison Château Rouge et de l’Union de la Jeunesse Internationale, Youssouf Fofana, invite ainsi tout Paris à venir regarder les matchs, mais aussi à shopper le maillot imaginé par Air Afrique et Nike quand, du côté de Marseille, Puma et l’OM collaborent avec le créateur local d’origine sénégalaise Tareet pour “rendre hommage à la diversité de la ville de Marseille afin de permettre aux supporters d’origine africaine de célébrer leurs racines tout en se retrouvant unis derrière le blason de leur club”. Ainsi, sept jerseys font le lien avec les différentes diasporas de la ville : du Maroc au Sénégal en passant par la Côte d’Ivoire, l’Algérie, la Tunisie, le Congo ou les Comores.

Nike, Puma mais aussi adidas, Arte ou Daily Paper… Toutes les marques veulent en être. « Le fait de voir toutes ces collections partir en moins de 24 heures, 48 heures, c’est énorme !, s’émeut Wahiba Yachou, Pour moi, c’est reconnaissance d’un pouvoir économique et culturel réel. Les gens sont fiers de porter les couleurs de la diaspora, de leurs pays d’origine en Afrique, et les marques ont tout simplement compris que les gens veulent porter des pièces qui montre leur appartenance à une communauté. » Dès lors, pas question de laisser paraître un opportunisme visible quand on a l’occasion de mettre en lumière les talents concernés par la diaspora. Sur place, les créateurs locaux habillent les joueurs, à l’image d’Alvin Junior Mak, à l’origine des tenues de la République démocratique du Congo ou d’Elie Kuame, à qui l’on doit les trenchs en pagne Kita aux motifs Adinkra portés par l’équipe de la Côte d’Ivoire. « On sent de plus en plus cette reappropriation logique des enfants d’immigrés. Il y a cette fierté de mettre en avant son origine à l’occasion de cette compétition, » se félicite Saïd El Abadi.
Loin du tarmac, Daily Paper signe une capsule avec l’artiste marocain Hassan Hajjaj, présentée dans le concept-store de Marrakech JAJJAH TEA quand Arte s’associe à adidas pour une collection inspirée du Maroc tout en donnant au photographe Ilyes Griyeb la mission de “capturer les visages, les moments et la culture autour du terrain à Marrakech, au Maroc”. À scroller sur Insta, jamais on n’avait vu autant de crampons sur des tapis Berbères, de maillots de foot sécher sur les toits des dars ou portés sur des tenues traditionnelles. Jamais les éditos n’avaient autant mis en lumière les cultures locales, ou celles des darons exilés en Europe. « Depuis de nombreuses années, ça a souvent été des personnes hors Afrique qui parlaient de cette CAN, souligne Saïd El Abadi, Et trop souvent les diasporas en étaient exclues. Aujourd’hui, on sent de plus en plus cette réappropriation logique des enfants d’immigrés. Il y a cette fierté de mettre en avant son origine à l’occasion de cette compétition. »
De quoi donner du courage aux grandes figures publiques d’elles aussi, célébrer le savoir-faire de leurs pays d’origine. On a ainsi vu la présentatrice de Bein Sport Vanessa Le Moigne, profiter de l’évènement pour délaisser ses tailleurs habituels et célébrer ses racines algériennes en Karakou, ou maghrébines en caftan. “Je suis très fière, j’ai cette fierté algérienne”, confiait-elle au journaliste Azzeddine Ahmed-Chaouch sur YouTube. Revenant sur la dernière CAN, qu’elle a commenté à la télévision, elle avoue : “La Coupe d’Afrique des Nations, il n’y a aucune compétition qui m’a portée comme ça à l’antenne.” Et décide, cette année, de la célébrer comme jamais. Bref c’est le festival de CAN.
3 janvier 2026