Certains les appellent Berbères. Elles, elles préfèrent Amazighes, dont l’étymologie renvoie à la liberté plutôt qu’à la barbarie. Rencontre avec ces nouvelles ambassadrices qui inscrivent l’Afrique du Nord dans le temps présent, mais aussi dans l’avenir.
Crédits photo (de gauche à droite : Bent Kahina Corset Gown, Narya pour eyesofnasser, Naga part.I Flèche Love
“Quand ma grand-mère est décédée, je me suis dis ‘mais qui va être garant de nos cultures ?’ ». Cette question, la danseuse, styliste et spécialiste des cultures amazighs Raïssa Leï la pose devant la caméra de Tracks, qui a récemment consacré un épisode à la culture Amazigh. Méconnue, cette part de l’identité nord-africaine fait aujourd’hui l’objet de revendications du côté de celles qui l’incarnent avec fierté. De la rappeuse Nayra aux designers Chaima Mennana et Jora Frantzis en passant par la créatrice de bijoux Hayet, elles cherchent toutes une chose : préserver les traditions et leur héritage tout en les inscrivant dans le monde contemporain.
Le matrimoine amazigh
“Avec Berberism, je ne m’inscris pas dans la mode, mais dans la culture.” Fondatrice de la marque de bijoux Berberism, la créatrice franco-algérienne Hayet résume dans les colonnes de Grazia : “Je ne m’en sers pas, comme on peut le faire dans la mode. Je la sers”. Née en 2015, Berberism fait des bijoux traditionnels des emblèmes futuristes, les parures d’un monde où les femmes seraient au pouvoir. En Une de Vogue Mexico ou sur la tête de la rappeuse Nayra, les colliers et les couronnes renvoient à une chose, commune à toutes Amazighes : le désir de liberté. “Amazigh, cela veut dire l’homme libre, rappelle-t-elle pour Forbes, Et la liberté est l’une des grandes thématiques évoquées par mes créations”. Une notion portée par de longues lignées de femmes, toutes gardiennes de la transmission de cette culture.
Raïssa Leï, que nous avions rencontrée, parle d’ailleurs d’un “matrimoine amazigh”, dont Chaima Mennana, co-fondatrice de la marque Bent Kahina (la fille de Kahina en français, ndlr) se sent l’héritière : “Certains pourraient penser que les femmes amazighes ont un rôle ou une voix limités, mais en réalité, les femmes amazighes ont toujours joué un rôle essentiel dans la préservation et la promotion du patrimoine culturel, notamment à travers le textile et l’artisanat, » explique la créatrice à Milleworld. Surtout orales, les histoires derrière la culture amazigh tendent à disparaître derrière des images coloniales, malheureusement majoritaires, fantasmant une esthétique devenue exotique dans l’œil des Européens.
Pour la chanteuse Flèche Love, les archives, elles, ne sont que familiales. Quoi que, pleines de mystères.« On est très nombreux et nombreuses à ne pas avoir réellement de traces de nos racines. Et parfois, le vestige sacré qu’il nous reste de nos famille c’est les photos, ces petites photos avec ces tatouages. Je me rends compte qu’en fait, qu’il y a une altérité, quelque chose qu’on en m’a pas raconté. Qu’il y a une culture qui est profonde et qui puise ses racines dans quelque chose qui me dépasse ». Alors pour continuer de faire vivre leurs histoires en dehors du regard colonial, là encore, ce sont les femmes qui s’y collent. Et à travers le propre prisme uniquement.
À qui veut le voir, à qui veut l’entendre
Reconnaissables par leurs tatouages, les femmes Amazighs racontent leurs histoires sur leur peau. Une tradition que fait revivre Nayra, identifiable par sa ligne reliant son cœur à son menton : “Dans ma famille, il y a des femmes qui sont tatouées. Tout part du tatouage. Elles sont tatouées sur le visage, sur les bras, sur les jambes…, confie la rappeuse dans le podcast Backstory, Du coup, j’ai essayé de comprendre comment cette tradition-là a perduré. Mais quand tu poses la question généralement à tes grands-mères ou tes arrières grands-mères, à l’époque, elles répondent que “c’était un truc comme ça vite fait, c’est rien”. Pour ma part, il n’y a pas eu de vraie explication de ce que ça représentait et donc forcément, j’ai voulu chercher, creuser, comprendre. Une fois que j’ai compris ce que ça signifiait et la symbolique et l’importance que ça avait dans ma culture, j’ai voulu me le tracer sur visage”.
En rapport avec la fertilité, le trait sur le menton de Nayra s’étire jusqu’à son corps, dans une réinterprétation contemporaine du motif récurent situé sous la lèvre. “Je l’ai allongé jusqu’à la poitrine, jusqu’au milieu du cœur, pour avoir cette symbolique d’intégrité, d’alignement. Ce que je dis, ce que je pense, ce que je ressens : tout est sur la même ligne”. Une façon non seulement de se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, mais aussi de l’assumer aux yeux du monde entier, avant même de se mettre à rapper.
Pour Flèche Love, se faire tatouer est une manière de briser un schéma : celui de la femme contrainte par tradition ou par patriarcat, celui de la honte (l’Islam interdit le tatouage, ndlr) ou de l’isolement. La Suissesse d’origine Algérienne, contrairement à sa grand-mère, a choisi de marquer son corps et a elle-même choisi ses motifs. « Quand je vais en Algérie à 23 ans, c’est l’incompréhension dans le regard de ma grand-mère. Elle représentait la première génération qui n’a pas été obligée de se faire tatouer, elle ne comprenait pas que, d’une certaine façon, je représente la première génération qui décide de le faire ».
Si elle permet de renouer avec son histoire, la tradition du tatouage inspire également une jeune génération de créatifs à s’en emparer, pour en dire autre chose. C’est notamment le cas de Rim, la créatrice de Ritersie. « J’ai eu l’idée de créer cette marque de bijoux quand j’étais en vacances chez mes grands-parents au Maroc. Au fur et à mesure que je passais du temps avec ma grand-mère, ses amies, mes grandes tantes, je me suis rendue compte qu’elles avaient toutes quelque chose que je n’avais pas : le tatouage sur le menton amazigh ». Pas prête de se faire tatouer, la jeune femme décide de faire produire de faux piercings au Maroc, aux symboles variés, histoire, elle, aussi, de se sentir inclue dans sa culture sans passer par la case tatouage.
Une réapropriation de son identité qui passe non seulement par le corps, mais aussi par la parole. Rappelons le : cela fait moins de 25 ans que les langues amazighs sont reconnues comme “langue nationale” (Algérie) ou “langue officielle” (Maroc). Interdits et stigmatisés, le Kabyle, le Chleuh ou encore le Rifain n’étaient alors parlés que dans le cadre de l’intimité, dans le confort de sa maison. D’ailleurs, le Berbère, c’est littéralement “celui qui ne parle pas la langue”. Alors comment faire vivre des mots quand personne ne veut les entendre ? Pour Flèche Love, là encore, la réponse s’est imposée à elle comme une forme de résistance : elle chantera en français, en berbère, en arabe darija et en anglais. Histoire d’être certaine que son message soit bien entendu, partout dans le monde. Et que son héritage ne se perde plus jamais.
C’est également par la musique que Syqlone tient à revendiquer ses origines. Né au début du XXème siècle en opposition aux colons et aux chansons arabes, le châabi a longtemps été l’un des seuls moyens pour les peuples amazighs de chanter leur culture, et – surtout – de le faire dans leur langue. Ce genre, Syqlone l’inscrit dans le temps présent en le mélangeant à des sonorités éclectiques, de la bass music aux jeux vidéos. “J’ai renoué avec la culture amazigh par la musique, confie-t-elle à ARTE, C’est un enjeu majeur de faire revivre ces cultures qui sont en train de disparaître. Et pour moi, l’enjeu majeur, c’est d’essayer de penser un futur avec ces cultures. De ne pas se laisser impressionner par le fait qu’il n’y a pas d’archives ou de ressources. On a le droit d’exister avec nos codes et notre époque. Ce qu’ils nous ont donné, c’est trop bien. Mais maintenant, c’est à nous de créer les nouveaux codes amazighs.”
Néo-Amazighes
Porte-drapeau de ce futurisme amazigh, le duo Chaima Mennana et Jora Frantzisa a fondé la marque Bent Kahina en 2022 en hommage à “la reine guerrière nord-africaine du 7e siècle, dont la marque manifeste l’esprit en s’efforçant de briser les chaînes de l’histoire.” Là encore, c’est une histoire de femmes. “Sur ce terrain, de vieilles racines mélangées à une nouvelle génération de femmes autonomes émergent,” peut-on par exemple lire sur leur site, à la manière d’une prophétie. “Le concept initial de Bent Kahina est né d’une profonde appréciation de la richesse de l’histoire, des traditions et des contributions de la culture amazighe nord-africaine, résument les deux fondatrices à Milleworld, Nous avons privilégié les créations futuristes, tout en cherchant à mettre en valeur notre héritage à travers nos créations”.
Symboles amazigh se retrouvent alors déclinés sur des silhouettes comme échappées d’un film de science-fiction, aux épaules larges, aux tailles corsetées et aux accessoires démesurés. Un avant-gardisme mis au service de la transmission, encore et toujours. Portées par Teyana Taylor, Ciara ou Mary J Blige, leurs créations exportent la culture amazigh de l’autre côté de l’Atlantique où, là encore, les femmes, sont garantes de la transmission d’une culture aux milles visages. Qu’elles soient créatrices ou modèles : Amazighes are not dead.
Cette vision futuriste, c’est également celle incarnée par la compagnie Kif-Kif Bledi de Raïssa Leï, dans son spectacle AMAZIGH VORTEX, qui se déroule en 2979 dans un monde apocalyptique que seule la diaspora amazighe peut sauver. “Ça part d’une constatation très simple : dans les films, dans les médias, dans les blockbuster américains, il n’y a jamais de superhéros amazighs. Donc j’ai voulu faire une pièce pour visibiliser ces personnages-là,” détaille Raïssa Leï à TV5 Monde. Menaçant la galaxie, un vortex contient toutes les douleurs des descendants amazighs : discriminations, traumatisme intergénérationnel, histoire coloniale… Tout ce qui pèse sur la jeunesse nord-africaine, c’est la jeunesse nord-africaine elle-même qui est capable de s’en débarrasser, grâce à l’héritage puissant qui leur a également été transmis.
Une façon de « décoloniser le dancefloor » également incarné par le.a danseur.se queer Habibitch : « J’utilise le dancefloor comme vecteur pour aborder les questions raciales, le racisme systémique, les privilèges, l’absence de justice visant à détruire la suprématie blanche, le privilège blanc et le racisme inversé. C’est un outil pour aborder ces questions, car il paraît flamboyant et beau de l’extérieur, mais il a bien d’autres facettes ; c’est un instrument politique. » Être flamboyant pour mieux revendiquer : voilà qui résume à la perfection l’élan de cette nouvelle génération « d’amazing Amazighes », bien décidée à faire vivre leur culture au présent. Avec l’avenir dans le viseur.
3 avril 2025