Ce que Zidane a donné aux petites filles comme moi

Alors qu’il sera probablement le prochain sélectionneur de l’équipe de France, Dalia nous raconte comment Zidane l’a aidé à se construire en tant que femme.

Pour un peu de contexte, je suis née en Algérie. Mes parents aussi. Leurs parents aussi. Bref, je suis algérienne. Je suis arrivée en France enfant, et j’ai dû laisser là-bas une langue, une culture, des croyances et à peu près tous mes repères. La seule chose que j’ai pu emporter avec moi : c’était Zidane. 

Mes parents sont séparés depuis que je suis née. Quand j’allais chez mon père, il me parlait mal de ma mère. Quand j’allais chez ma mère, elle me parlait mal de mon père. La seule personne dont ils me parlaient en bien, tous les deux, c’était Zidane. En Algérie, il y a les cinq piliers de l’islam… et puis il y a Zidane.

À l’école, en France, personne n’était « comme moi ». Et même si personne ne semblait faire de mes origines un sujet (ou alors j’étais simplement trop jeune pour comprendre qu’elles en étaient déjà un), je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Ma mère était mise de côté pendant les goûters d’anniversaire, à la sortie de l’école, personne ne lui parlait et un jour, nos voisins m’ont expliqué que « les Arabes, c’est le problème ».

Évidemment, à 6 ans, difficile de combattre l’injustice et les discriminations à coups d’essais sociologiques, de statistiques de l’INSEE et de concepts correctement sourcés. La seule arme que j’avais n’était pas homologuée. Elle était extrêmement puissante, mondialement connue, et elle avait un nom : Zidane.

C’était mon argument ultime. Ma jurisprudence personnelle. La preuve irréfutable que les Algériens ne pouvaient pas être si terribles puisque la France entière venait de passer l’été à crier le nom de l’un d’entre eux. Donc quand Joris, 7 ans, me sortait “Elle vient d’Algérie!!! beurk” dans la cour de récré, je répondais “Comme Zidane!” et j’étais fière.

Il faut dire qu’à l’époque, les noms arabes qui passaient en boucle à la télévision étaient rarement associés à de bonnes nouvelles. On parlait de Khaled Kelkal, des attentats, d’immigration, d’insécurité. Dans les films et les séries, les Maghrébins étaient souvent les voyous, les dealers ou les jeunes de cité. Et au milieu de tout ça, il y avait Zinedine Zidane.

Enfin, « Zinedine Zidane » pour l’état civil. Pour les Français, c’était Zizou.

Et on ne donne pas un surnom comme celui-là à n’importe qui. Zizou, ce n’était pas une célébrité distante. C’était le fils idéal, le voisin discret, le cousin extrêmement doué qu’on avait collectivement décidé d’adopter. Il parlait peu, baissait souvent les yeux et semblait presque gêné d’être aussi exceptionnel. Une qualité très appréciée en France, où l’on aime beaucoup les génies, à condition qu’ils aient l’air de s’excuser.

Il était français, incontestablement, mais ses origines algériennes n’étaient pas effacées. Au contraire, elles faisaient partie du récit. Il permettait à la France de célébrer un enfant de l’immigration sans avoir à parler d’immigration. Aucun débat, aucun plateau télé, aucune demande d’intégration : juste deux coups de tête, et soudain tout le monde était d’accord.

Même en 2006, lorsqu’il termine sa carrière par un véritable coup de tête plutôt que par une métaphore, la relation ne se brise pas vraiment. Le geste choque, évidemment, mais il est rapidement intégré à la légende. Comme si Zidane bénéficiait déjà de ce privilège réservé aux membres préférés d’une famille : on pouvait être déçu de lui, jamais vraiment cesser de l’aimer. Raymond Domenech dira d’ailleurs que personne n’avait eu besoin de lui pardonner, puisqu’on ne l’avait presque pas accusé.

Ce que je ressentais, c’était moins l’amour du football que le sentiment qu’un Algérien pouvait devenir le visage de la France. C’était une validation immense. Les enfants d’origine maghrébine avaient enfin quelqu’un à montrer en disant : « Lui, il est comme nous. », comme moi.

En 1998, il n’y avait ni TikTok, ni Instagram, ni YouTube. Les héros étaient rares. Quand toute la France regardait la même finale, toute la France regardait aussi le même homme. Un Algérien.

On a tous un Zidane, quelqu’un qui nous a fait croire que notre nom, notre visage ou notre histoire avaient aussi leur place dans le récit collectif. Moi, c’était Zidane (et ça l’est encore aujourd’hui, la simple évocation de son nom me donne les larmes aux yeux). Pas seulement parce qu’il était le meilleur footballeur du monde, mais parce qu’il me donnait le sentiment que quelqu’un qui portait un nom comme le mien, qui venait de là où je viens, pouvait être aimé de tous. Je suis curieuse de savoir qui joue ce rôle aujourd’hui pour les jeunes.

J’écris ces lignes après la défaite de la France en Coupe du monde. C’est triste. Mais les Coupes du monde ne servent peut-être pas seulement à désigner un vainqueur. Elles servent aussi à fabriquer des Zidane. Pour des enfants qui, quelque part devant leur télévision, regardent quelqu’un qui leur ressemble et pensent, pour la première fois : « C’est possible. »

Pour partager cette chronique sur Instagram :

Par Dalia Camila

26 juillet 2026

Previous Article

Birkenstock x Repetto : la collab innatendue

Next Article

Olivia Rodrigo réinvente le merchandising de festival avec Etsy

Related Posts
Lire la suite

En 2025, le mois des fiertés ne nous a pas rendu fiers

Où sont les campagnes colorées avant la pride ? Les vitrines toutes d’arc-en-ciel vêtues ? Ou sont les ambassadeurs queers ? Les prises d’initiatives ? Habituellement inscrit au calendrier des marques et grandes enseignes, le mois des fiertés s’est déroulé cette année dans un silence assourdissant.